29 mars 2009

The Gigolos (Richard Bracewell, 2005)


Si les films avec des putes sont légion, ceux avec des gigolos sont infiniment plus rares. L’extraordinaire Gibier de Potence de Rocher Richebé (1951) n’a sans doute pas été montré depuis des lustres (comme j’aimerais le revoir, avec Arletty en mère-maquerelle prenant sous son aile un jeune Georges Marchal tout juste sorti de pension) ; Jon Voigt, Richard Gere, River Phoenix et Keanu Reeves s’illustrèrent à Hollywood dans quelques films devenus des sortes de classiques du genre ; des personnages secondaires apparaissent de temps en temps dans des films grand public (JFK, Midnight in the Garden of Good and Evil…) ; le cinéma underground étant, par définition, un peu plus audacieux sur le sujet. La parité, en ce qui concerne la prostitution à l’écran, est donc très loin d’être atteinte.

La balance est un peu redressée avec The Gigolos de Richard Bracewell, réalisé en 2005 et peu vu jusqu’ici, qui vient de sortir en DVD aux éditions BFI (British Film Institute). C’est un premier film à petit budget mais qui offre plus d’une surprise et mérite vraiment d’être découvert.

A Londres, de nos jours, Sacha et Trevor sont colocataires et associés : Sacha est gigolo (« escort-man » serait d’ailleurs un terme plus approprié) et Trevor son secrétaire. Alors que le premier passe ses soirées et ses nuits en compagnie de clientes habituées ou non, le second prend les rendez-vous et s’occupe d’Internet et de la comptabilité. Ils ont la trentaine tous les deux, ressemblent à Monsieur Tout-le-Monde et font ce qu’ils font parce qu’ils ont dû un jour en avoir l’opportunité, à défaut d’autre chose. Sacha a quelques clientes régulières qui ont toutes depassé le printemps de leur âge, dont une baronne femme politique, une ancienne artiste de théâtre, une vieille petite fille… Un soir, Sacha commet une erreur de débutant : alors qu’au restaurant, la baronne est partie aux toilettes, il regarde l’heure sur sa montre et son geste, pour son malheur, est remarqué par sa cliente. La baronne le prend très mal, règle l’addition et quitte la table, ulcérée. Catastrophé, Sacha en parle à Trevor qui va essayer de rattraper les choses avec la cliente perdue. Un malheur n’arrivant pas seul, Sacha se fait une entorse qui le cloue chez lui et l’empêche d’honorer ses autres rendez-vous. Trevor décide alors d’assurer lui-même les obligations en cours de Sacha et quitte son rôle de secrétaire pour prendre la relève du job d’escort de son ami. Au risque de créer une concurrence dont leur association et leur amitié pourraient bien pâtir…

The Gigolos n’essaye pas de glamouriser ou de discréditer le métier de gigolo et les raisons de consommer des clientes : tourné en DV dans les rues, les restaurant et les pubs de Mayfair à Londres, le film montre le quotidien des ses protagonistes sans chercher à les comprendre ou à les juger. Typiquement britannique, il mêle très subtilement le réalisme de type docudrama à ses discrètes notes d’humour. Sur un scénario très construit (par le réalisateur Richard Bracewell et ses deux acteurs : Sacha Tarter et Trevor Sather), une grande part des dialogues est improvisée et donne un supplément de crédibilité aux situations et aux psychologies des personnages. Aucune scène de sexe n’est montrée, elles sont seulement suggérées : le film n’est à aucun moment graveleux ou voyeuriste. Le sexe aurait été de toute façon difficile à afficher à l’écran compte-tenu du profil des comédiennes qui incarnent les clientes de Sacha et de Trevor : la plus grande surprise de The Gigolos est en effet d’y trouver, dans ces rôles, de grandes dames du cinéma et du théâtre anglais qui y donnent la réplique aux deux hommes.

Susannah York est l’agent de mode sur le retour, Siân Phillips est la baronne parlementaire, Angela Pleasence est la vieille petite fille, Anna Massey est l’ancienne vedette. Des actrices aux belles carrières qui ont tourné pour les plus grands réalisateurs, qui sont des figures très connues en Angleterre et qui n’ont pas hésité à prêter leurs talents à Richard Bracewell pour ce petit film indépendant au sujet sulfureux. Utilisant au mieux leurs physiques et leur personnalités publiques (Susannah York a souvent été considérée comme une femme libre, Siân Phillips comme une grande dame du théâtre, Angela Pleasance comme bizarre - à l’image de son père Donald - et Anna Massey comme farouchement anticonformiste), le réalisateur-scénariste leur offre ici des rôles à leur mesure, avec respect et humour. Si l’histoire racontée par le film est celle de Sacha et de Trevor, ce sont les numéros de ces comédiennes qui lui donnent sa structure et le rendent si sympathique. La présence à l’écran de ces quatre formidables comédiennes répond d'ailleurs à la rythmique des films à sketches car aucune ne revient dans le film après avoir joué sa partie, sauf Siân Phillips (une comédienne exceptionnelle : Livie dans I, Claudius de la BBC, c’était elle).

L’intelligence de The Gigolos est de ne pas chercher à creuser dans le passé de ses protagonistes : on devine que ces quatre femmes sont seules, qu’elles ont besoin de temps en temps qu’un homme plus jeune qu’elles leur donne l’illusion d’être encore désirables et que Sacha et Trevor sont tombés dans le métier un peu par hasard. Le fait que les physiques des deux hommes soient si communs est aussi une excellente idée : inutile de dire qu’on est à mille lieues de Richard Gere et de Keanu Reeves. La bourde de Sacha et son petit accident ne sont que les péripéties qui font avancer l’histoire (ce sont d’ailleurs les deux seuls éléments qui paraissent fictionnels et artificiels dans le film) : le reste est un regard sans doute assez juste sur le milieu des escorts, vu du côté des fournisseurs (un personnage récurrent est celui d’un jeune escort-boy qui retrouve régulièrement Sacha dans un pub pour lui demander des conseils sur le métier) et du côté des clientes ainsi qu'une étonnante histoire d'amitié entre les deux hommes. C’est aussi, bien entendu, un film sur la solitude. Par petites touches impressionnistes, le film dresse le portrait de ses quelques personnages avec la juste distance pour nous en cacher les trop grandes fêlures.

The Gigolos est donc un petit film (les limitations du budget se ressentent tout en ajoutant à son charme) qui mérite une découverte : hormis le sujet, rarement traité au cinéma, la vision d’un Londres nocturne aux antipodes de celui qui nous est habituellement montré à l’écran, c’est l’enthousiasmante présence de quatre grandes comédiennes britanniques qui en fait toute la richesse. Film de personnages et film d’atmosphère qui trouve son équilibre entre la mélancolie et l'humour, The Gigolos est le genre de film qui, avant tout, nous fait aimer ses acteurs.

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