30 avril 2009

Le Printemps Romain de Mrs. Stone (José Quintero, 1961)

Relisant l’autre soir les fascinantes Memoirs de Tennessee Williams (1972), je suis tombé sur une photo de tournage de The Roman Spring of Mrs. Stone légendée ainsi par Williams lui-même : « C’est mon film préféré de tous ceux qui ont été tirés de mon travail. Il a été réalisé par José Quintero, qui n’avait jamais fait de film auparavant ». Comme le DVD traînait sur mes étagères depuis des lustres (depuis la sortie de l’excellent coffret DVD Z1 « Tennessee Williams Film Collection »), que j’ai un attachement profond pour le film mais que l’avis de Williams m’intriguait bien un peu, j’en ai profité pour le revoir, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps. Et tout s’est éclairé.

Il s’agit donc à l’origine d’un court roman de Tennessee Williams publié en 1950 et d’un scénario de Gavin Lambert (« Gayvin » Lambert comme l’épelaient ses pourfendeurs). Devant la caméra : Vivien Leigh, Warren Beatty, Lotte Lenya, Coral Browne, Jill St. John et une brochette de second rôles hauts en couleurs, rombières emperlousées, vieux barons maigrichons et gigolos ritals. Tous au service d’une histoire comme on n’en fait plus, sans doute parce que la mode est passée et le panache avec elle.

Karen Stone (un nom inspiré !) est une actrice de théâtre de 46 ans dont la carrière autrefois brillante décline sérieusement. Elle décide de tirer le rideau sur la scène et de voyager avec son riche mari, qui meurt d’une crise cardiaque dans un avion. Désormais veuve et fortunée, elle essaye de tromper sa solitude en allant passer quelques mois à Rome, dans un splendide appartement de location avec terrasse donnant sur l’escalier de la Trinité-des-Monts. Elle y fréquente le cercle des riches veuves américaines expatriées et tombe, comme la plupart d’entre elles, dans les griffes d’une mère-maquerelle qui lui procure pour ses cocktails et ses nuits un ténébreux escort-boy local qui répond au nom grandiose de Paolo di Leo et ressemble à Warren Beatty. Mais l’illusion de l’amour tarifé n’aura qu’un temps, le scandale l’emportera et le printemps romain de Mrs. Stone ne durera qu’un été, cédant la place aux constats amers. Par un geste mélodramatiquement désespéré, Karen Stone entrera finalement dans l’hiver obscur et glacial d’un destin vers lequel, de toute façon, elle se dirigeait déjà à vitesse de croisière.

Le Printemps Romain de Mrs. Stone est donc l’histoire d’une jeunesse et d’une beauté qui se fanent (Karen Stone) en brillant de leurs derniers feux au contact d’une autre jeunesse et d’une autre beauté, à leur zénith celles-là (Paolo di Leo). La femme mûre et le jeune homme, la riche veuve et le gigolo. Ces quelques mots suffisent à nous mettre la puce à l’oreille : le film se terminera mal, comment pourrait-il en être autrement ? Le mélodrame atteint ici ses sommets métaphysiques car il ne s’agit pas d’adultère et de péripéties improbables, il s’agit du temps qui passe et du fossé infranchissable qu’il construit entre les sexes, les classes et les générations. De la tragédie du désir et des passions non réciproques. La scène dans laquelle Karen Stone, après avoir goûté au fruit défendu lors d’une nuit d’abandon, court au matin chez Elizabeth Arden pour changer de coiffure et ressort du salon de beauté radieuse et sur un nuage est d’un rare inconfort pour le spectateur averti qui sait bien que ces ivresses-là, dans la vraie vie, ne durent que ce que durent les roses.

L’idée de génie des producteurs du film a été de confier le rôle de Karen Stone à Vivien Leigh, qui avait 47 ans à l’époque du tournage et qui, comme le personnage qu’elle interprétait, traversait alors une crise personnelle et professionnelle aiguë (marques de l'âge, divorce d’avec Laurence Olivier, enlisement de carrière, épisodes d’internements psychiatriques, bataille contre la tuberculose qui devait l’emporter prématurément sept ans plus tard). La fragilité physique et psychologique de l’actrice, évidentes, se projettent sur sa Mrs. Stone. Il est bien loin le temps de Scarlett O’Hara, même si, au détour d'un plan, les éclairs radieux de l’hystérie de celle-ci se retrouvent dans le visage et le body language de celle-là. Son reflet inversé dans le film, l’insouciante starlette de cinéma Barbara Bingham (jouée par Jill St John), lui rappelle à chaque rencontre que ses années de fraîcheur sont passées. Et permet quelques dialogues emballants :

Jill St John : - “Ah, vous êtes Karen Stone ! J’ai déjà entendu parler de vous je crois mais je ne vous ai jamais vue sur scène. »
Vivien Leigh : - « Ce n’est pas bien grave Mlle Bingham, je ne vous ai jamais vue au cinéma non plus ! »

Choix de casting à priori discutable, Warren Beatty, cheveux teintés en noir et gommage bronzant dans le rôle du gigolo romain, s’en tire assez bien. Tout juste sorti du triomphe de Splendor in the Grass qui l’avait révélé au monde entier et placé en haut de la liste des jeunes premiers à suivre, l’acteur au physique alors sans défaut (il avait 23 ans au moment du tournage) donne la réplique avec aplomb à Vivien Leigh en nous faisant presque accepter l’artificiel accent italien dans lequel il se dépêtre. Si Vivien Leigh est parfaite en star vieillissante, Warren Beatty l’est finalement aussi en play-boy juvénile : sans doute parce que ces deux rôles-là n’étaient pas tout à fait des rôles de composition mais que leurs interprètes en connaissaient eux-mêmes assez intimement la substance.

Mais The Roman Spring of Mrs. Stone, au-delà du magnétisme de ses deux interprètes principaux, est aussi inoubliable grâce à une autre actrice qui balaie tout sur son passage et qui vole à ses partenaires chacune des scènes dans lesquelles elle apparaît : la formidable Lotte Lenya (1898-1981), qui fut si rare au cinéma (qui ne se souvient de son autre grand rôle : celui de Rosa Klebb, la sadique espionne communiste de Bons Baisers de Russie ?). Ici, sous l’increvable personnage de la Contessa Magda Terribili-Gonzales (Monsieur Williams, vraiment, bravo pour vos noms !), elle est la mère-maquerelle aux manières de grande dame qui pourvoit en chair fraîche des deux sexes ses clientes et clients fortunés et tient avec un professionnalisme exemplaire son petit agenda des rendez-vous galants de ses pouliches et poulains. Et vérifie, intraitable, au bon versement de ses commissions de 10%. Lotte Lenya, mythique chanteuse et actrice de scène au physique atypique, se régale de toute évidence des outrances de son personnage, dont elle ne fait qu’une bouchée. Queen of camp ! Il faut la voir minauder devant un client avant de piquer une colère contre un gigolo qui n’a pas assuré une prestation commandée ou s’étourdir de rire lors d’une party en racontant des ragots sur Mrs. Stone qu'elle croit absente alors qu’elle est dans la pièce d’à côté (c’est une de mes scènes préférées du film). Une autre scène splendide est celle du cocktail dans les ruines antiques où elle prend à part Mrs. Stone pour la mettre en garde contre les agissements de Warren Beatty en picorant des olives :

Lotte Lenya : - « Où en êtes-vous, ma chère Karen, avec le Signor di Leo ? J’espère que vous en avez pour votre argent ! Je ne voudrais pas qu’il vous arrive ce qui est arrivé à cette pauvre Signora Coogan. Vous n’avez pas su ? Elle avait invité Paolo pour un week-end à Capri avec quelques amies et a été la seule du groupe à qui il n'a pas fait l'amour. Elle en a fait une telle poussée de honte et d’eczéma qu’elle a sauté dans le premier avion pour l’Afrique et est aller se cacher au plus profond de la jungle ». Ces quelques lignes dites par Lotte Lenya justifent à elles-seules de voir le film.

Coral Browne, impériale, joue le rôle d’une confidente sincère de Karen Stone qui assiste au naufrage de son amie dans son aventure vouée à l’échec. C’est le seul personnage « moral » du film, celui qui offre un contrepoint à tous les autres et fait office de voix de la raison. C’est aussi le moins intéressant, inutile de le dire. Mais Coral Browne, elle, crève l’écran comme elle l'a toujours fait.

The Roman Spring of Mrs. Stone peut être lu sous différentes loupes : c’est un mélodrame bien sûr et en 1961, l’un de derniers de grande tenue. C’est aussi une réflexion désabusée sur les ravages du temps qui passe et les illusions destructrices. Et sur l’horreur de la solitude affective. Mais c’est surtout, et il faudrait être aussi naïf que Barbara Bingham pour ne pas s’en apercevoir, un autoportrait sans concession ou masochiste (je penche pour le premier) de Tennessee Williams. Si Flaubert avait pu lancer avec bravache : « Mme Bovary, c’est moi ! », Williams aurait, avec mille fois plus de légitimité, pu reprendre sa formule : « Mrs. Stone, c’est moi ! ». Ayant lu les Mémoires de Williams et connaissant quelque peu sa vie et sa carrière, on ne peut qu’être frappé par les ressemblances et équivalences entre l’auteur et son personnage. Au moment où il écrit son court roman en 1950, Williams à 39 ans. On sait que le passage à la quarantaine n’est pas toujours chose facile. Pour Williams, ça avait été le temps de la gloire professionnelle mais de la débâcle personnelle : homosexuel et conquérant, il voyait son image des beaux jours céder la place à celle d’un homme entre deux-âges dont le physique s'empâtait. Comme Mrs. Stone, il mettait en doute la pérennité de sa carrière et de sa séduction et s’évadait dans des aventures toujours plus nombreuses avec des jeunes hommes gratuits ou plus souvent payants qui lui offraient l’illusion de pouvoir un temps arrêter les aiguilles. Rien que de très banal somme toute mais encore fallait-il oser le suggérer aussi frontalement en 1950. Comme Karen Stone, les voyages exotiques, l’alcool mondain et les liaisons passagères allaient devenir son quotidien même si son travail était plus que jamais prolifique et reconnu (La Chatte sur un Toit Brûlant date de 1955, Doux Oiseau de la Jeunesse de 1959…). Aussi n’est-il pas étonnant qu’il ait trouvé que The Roman Spring of Mrs. Stone était « son film préféré de tous ceux qui ont été tirés de son travail ». Ce n’est sans doute pas pour la réalisation correcte mais sans grande inspiration de José Quintero, c’est évidemment pour tout ce que le film véhicule avec lui. Pour la petite histoire, Vivien Leigh et Tennessee Williams s’étaient professionnellement croisés plusieurs fois (Un Tramway nommé Désir) et étaient copains comme cochons : leur fragilité commune les rapprochait et le choix de l’actrice pour le rôle de Karen Stone avait enchanté l’écrivain. Celui de Warren Beatty aussi d'ailleurs, mais pour de toutes autres raisons.

The Roman Spring of Mrs. Stone connut un échec public et critique lors de sa sortie en 1961. Vivien Leigh en fit une nouvelle dépression, Warren Beatty se fit très discret pendant trois ans, Tennessee Williams abusa de plus belle de la bouteille et la carrière cinéma de José Quintero fut coupée court. Près de cinquante ans plus tard, le film reste encore l’un des moins connus parmi les adaptations des œuvres de Tennessee Williams. Ses admirateurs, dont je fais évidemment partie, le gardent en revanche bien précieusement dans leur Olympe. Un remake TV très correct en a été fait en 2003 avec Helen Mirren et Olivier Martinez : c'est une curiosité mais l'original, bien entendu, le surpasse.

Dans la scène finale de The Roman Spring of Mrs. Stone qui est un des sommets du symbolisme williamsien (wouarf !) - et Dieu sait si Williams n'y allait pas avec le dos de la cuillère dans la métaphore ! - Karen Stone s’approche, dans la chaude nuit romaine, de la rambarde de son balcon. Elle jette les clés de son appartement enveloppées dans un mouchoir de dentelle sur le trottoir en contrebas, pour qu’elles soient ramassées par un mystérieux jeune homme en pardessus élimé qui l’épiait silencieusement depuis le début du film. Puis, elle va s’installer dans un fauteuil et allume une cigarette dans l’obscurité en attendant l'inconnu. La porte s’ouvre et le jeune homme apparaît en contre-jour dans la lumière du palier. Il s’approche d’elle à petit pas à la fois sûrs et incertains. Elle le regarde venir à elle, les yeux grands ouverts. Le pardessus élimé du jeune homme enveloppe l’écran, qui devient noir. THE END. Karen Stone a rencontré son destin.

On imagine très bien que Tennessee Williams aurait pu (a pu ?) faire exactement la même chose que Karen Stone, un soir de spleen et de solitude à Rome, à Key West ou à Paris. Jeter ses clés à un inconnu. Qui d’entre nous d’ailleurs ne pourrait pas faire pareil ? Vous vous souvenez sans doute d'une célébrité locale qui chantait autrefois « On a tous en nous quelque chose de Tennessee » ? Je me plais à imaginer Johnny en chanter une variante (ne serait-ce pas fort cocasse ?) : « On a tous en nous quelque chose de Karen Stone ». Au moins des clés... si ce n'est un mouchoir de dentelle.

The Roman Spring of Mrs. Stone est un film à redécouvrir. Il est sorti en France en DVD sous le titre racoleur mais d’origine Le Visage du Plaisir. Ne vous en privez surtout pas.

8 commentaires:

  1. Un très, très grand merci pour cet article très complet sur un film méconnu, en effet... Je ne l'ai découvert que l'an dernier, et c'est l'une de mes adaptations préférées de Williams. L'autre film inspiré de son œuvre qu'il préférait était BOOM !, de Joseph Losey -- qui se trouve être également l'un des films favoris de John Waters.
    Amitiés, et bravo !

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  2. TW adorait la réalisation de BOOM ! mais regrettait le choix des Burton (il le dit dans ses Mémoires). Il faut reconnaître que BOOM ! est tout de même assez difficile à regarder aujourd'hui sans une bouteille de Scotch à portée de main. Mais pour une bizarrerie, c'en est une, c'est certain.

    Je rêve de voir "Summer and Smoke" (1961) de Peter Glenville, aussi tiré de Tennessee Williams, où Geraldine Page est une vieille fille qui tombe amoureuse pour son malheur de l'interne en médecine Laurence Harvey. C'est un film qui devrait faire un excellent double-bill avec "Mrs. Stone". Cdt.

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  3. Un film que tu as bien raison de mettre en avant, même si tu oublies de parler des fabuleuses tenues (signées Balmain)de Vivien Leigh ! Je suis beaucoup plus réservé sur la prestation de Beatty, qui est presque une erreur de casting. Néanmoins l'évocation des raisons de son choix dans ton article m'a amusé...
    Amitiés.

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  4. Très juste, joe-ernst ! Pour un fois qu'un mélodrame n'a pas le carton "Gowns by Adrian", c'est à noter. Les tenues de Miss Leigh sont très fashion, certains plans semblent tout droits sortis d'Harper's Bazaar. Pour Beatty, au fil des revisions du film, je trouve de plus en plus qu'il est bien dans l'esprit de l'artifice des créations de Williams. Son accent italien incertain et instable me dérange toujours un peu, mais Beatty est un gigolo imbattable (je parle de lui à l'époque du film évidemment parce qu'aujourd'hui, c'est plutôt à Mrs Stone qu'il s'est mis à ressembler...). Amitiés

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  5. Amusant : j'en parlais 3 jours avant sur Gay Cultes : http://gaycultes.blogspot.com/2009/04/film-oublie.html.
    Mais je ne me livrai pas à une analyse aussi atgumentée que celle-ci.

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  6. Summer and Smocke peut s'emprunter au Videosphere du Luxembourg.
    Et il faut vraiment le voir : la réalisation n'est pas éblouissante mais les couleurs le sont bien, elles et tout ce qui va avec. On aimerait juste voir plus souvent une diaboliquement efficace Una Merkel en maman indigne.
    Evidemment c'est surtout un film pour Geraldine Page (qui avait créé le rôle à la scène) qi ne touche pas terre pendant tout le film, tellement elle cabotine haut.
    Cette femme est une trésor méconnu.

    D'ailleurs je signale que la cinémathèque passera (ou passe ces jours ci) le délirant "Qui a tué Tante Alice ?" que tout amateur de camp (et tout amoureux de Page) doit avoir vu une fois dans sa vie.

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  7. Merci!! Depuis le temps que je cherchais ce DVD! Je ne risquais pas de le trouver, ne connaissant pas ce titre français. Pourquoi ce titre là alors que le roman était traduit fidèlement de l'américain... Bref, Merci!

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  8. Un film fascinant, la réalisation très sobre ne m'a pas dérangé par contre l'accent "italien" de Warren Beatty ...

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