23 mai 2009

Longford (Tom Hooper, 2006)

La chaîne américaine HBO n’a plus à prouver qu’elle est l’une des plus audacieuses et créatives dans sa ligne éditoriale de documentaires, séries et téléfilms. Avec Longford, que j’ai découvert récemment grâce à une notice de "Have you seen ?", l’excellent livre du critique et historien du cinéma David Thomson sur ses films préférés, elle le démontre pourtant une fois de plus et offre au spectateur une production en tous points admirable, dans le scénario, la réalisation, l’interprétation et le sens. Un film qui nous entraîne sur un terrain où peu d’autres s’aventurent.

Longford frappe sans doute plus fort chez les britanniques que chez les autres. Le film prend en effet ses sources dans une histoire qui hante les sujets de Sa Majesté depuis 1965 et qui continue à faire régulièrement, quarante-cinq ans après les faits, la Une des tabloïds anglais : les sinistres "Moors Murders". Mais le triomphe du scénario est de déplacer les péripéties d’une affaire criminelle jugée depuis longtemps vers une voie annexe de celle-ci et d’y prendre appui pour faire une étude de caractères dont la résonnance est universelle puisqu’il s’agit ni plus ni moins d’une réflexion sur les visages du Mal.

Frank Pakenham, 7th Earl of Longford (1905-2001), fut un politicien anglais qui occupa des postes à grande visibilité pendant sa longue carrière publique, notamment celui de Représentant de la Chambre des Lords entre 1964 et 1968, au moment-même de l'affaire des "Moors Murders". Personnalité complexe et paradoxale, catholique fervent, activiste très controversé des Droits de l’Homme (ce qui ne l'empêchait pas d'être un farouche opposant aux Gay Rights), il fut aussi visiteur de prison pendant plusieurs décennies. C’est à ce titre qu’il reçut un jour une lettre de Myra Hindley (1942-2002), qui était alors la plus célèbre et la plus haïe des détenues britanniques. Emprisonnée à vie avec son amant Ian Brady en 1966 pour le meurtre de plusieurs enfants et adolescents entre 1963 et 1965 près de Manchester (les "Moors Murders"), elle lui écrivait pour qu’il vienne la visiter à la prison d’Holloway. Longford répondit à la requête de la criminelle malgré l’opposition de ses proches. Convaincu que l’être humain était intrinsèquement bon, que la rédemption était possible et que le pardon était nécessaire, Longford s’engagea dans une relation à très long terme avec Hindley, entre visites au parloir et correspondance soutenue. Sous l’influence de Longford qui lui apportait un soutien amical et moral doublé d’un accès à la religion et à la culture, Hindley se convertit au catholicisme et engagea un travail en profondeur sur elle-même. Longford, touché par l’évolution spirituelle et morale de Hindley, décida de faire jouer ses réseaux et les recours en justice pour essayer de lui obtenir la libération sous parole et, à terme, la réhabilitation. Une longue croisade solitaire (et perdue d'avance, Hindley étant des criminels qu'aucune instance ne se risquerait à libérer) qui provoqua pendant presque trente ans la fureur des médias et de l'opinion publique, l’incompréhension de l’entourage de Longford et l’embarras de toute la classe politique anglaise. Un retournement de situation devait plonger plonger tout le monde dans la stupeur…

Voilà en gros la trame de l’histoire racontée par Longford. Mais le film, encore une fois, n’est pas un n-ième docudrama autour d’une « true crime story » et de ses conséquences : il utilise cette histoire pour dresser les portraits moraux et psychologiques de ses quatre principaux personnages (Longford et son épouse, Hindley et son compagnon) et présenter une étude sur le Mal dans son potentiel de manipulation et de destruction. Longford est le film de deux esprits qui s’affrontent : celui qui croit en l’Humain et celui qui n’y croit pas. Et celui qui l’emporte n’est pas celui qu’on souhaiterait. Pour interpréter Longford et Hindley, ces deux personnages rapprochés que pourtant tout opposait au départ, il fallait des comédiens irréprochables. Jim Broadbent et de Samantha Morton le sont : ils offrent chacun une interprétation éblouissante de justesse.

Jim Broadbent (un comédien versatile qu’on peut retrouver de Brazil à Harry Potter en passant par Bridget Jones, Vera Drake, Gangs of New-York et le film qui nous intéresse ici) est métamorphosé en Longford par l'art des maquilleurs : la ressemblance du comédien grimé avec le véritable Longford (qu’on peut voir dans le documentaire en bonus sur le DVD) est saisissante de fidélité. Mais c’est dans la représentation de l’aventure psychologique que parcourt le personnage que Broadbent impressionne vraiment. De la confiance en lui qu’il dégage dans les premières scènes à sa dévastation à la fin du film, la gamme des émotions que le comédien fait passer à l’écran, le plus souvent par l’intermédiaire de gros plans et de son langage corporel, est le fruit d’un jeu d’exception. Un travail d’autant plus impressionnant et réussi que le film est écrit du point de vue de Longford, avec lequel le spectateur est donc conduit dès le début à entrer en empathie. Samantha Morton (Minority Report, In America, Mister Lonely), toute en retenue, est aussi excellente dans le rôle difficile de Myra Hindley : incarnation de la manipulation et de la duplicité, elle donne aux mots, aux silences et aux regards de son personnage une charge d’inquiétude parfaitement dosée qui surprend et déstabilise constamment le spectateur. Leurs nombreuses scènes communes (le film est construit pour un bon tiers de leurs conversations) possèdent une tension et une puissance émotionnelle rarement atteintes dans le cinéma contemporain. Deux autres comédiens ne sont pas en reste : Andy Serkis, qui interprète Ian Brady, est terrifiant de menace et de fureur contenue lors d’une longue scène de parloir avec Longford qui me semble dépasser, car elle réaliste, l’inoubliable première rencontre de Jodie Foster et d’Anthony Hopkins dans Le Silence des Agneaux et Lindsay Duncan (Servilia dans la série Rome de HBO), dans le rôle de Lady Longford, réussit aussi à transmettre le désarroi de son personnage qui passe par les sentiments les plus contradictoires au cours du film.

L’écriture de Longford évoquera sans doute, pour celui qui le découvre sans en avoir épluché au préalable le générique, celle d’un autre excellent film britannique récent également basé sur des faits réels : The Queen (2006) de Stephen Frears. C’est normal puisque le scénariste en est le même : Peter Morgan et que les deux scénarios ont été écrits dans la foulée. Comme pour The Queen, Longford explore la face cachée d’un fait divers public, les conséquences individuelles et collectives d’un traumatisme, la capacité à l'erreur d'un personnage investi d'une mission et les risques de l'enfermement (que la prison soit Holloway, Buckingham Palace ou soi-même). Le réalisateur de Longford, Tom Hooper, reprend aussi la grammaire de The Queen, avec une intégration très judicieuse d’images d’archives dans le cours du film et le soin apporté à la restitution physique et psychologique des personnages. The Queen et Longford, dans leur signification comme dans leur structure, forment un diptyque cinématographique passionnant.

Epuré, sans effet aucun et avec une sobriété exemplaire (qu'on pourrait même taxer d'austérité mais le sujet, évidemment, l'exigeait), Longford ne cesse de surprendre le spectateur. Dans le film, Myra Hindley, que le public connaît depuis 1965 par le célèbre portrait de police où elle est teinte en blonde, apparaît pour la première fois à Longford au naturel, brune. Cette révélation dans une salle de parloir fait l’objet d’une scène remarquable. Plus loin dans le film, une autre excellente scène montre un épisode qui fit en son temps un scandale mémorable : une assistante sociale de la prison décide de son propre chef de faire sortir Hindley quelques heures de la prison pour étudier son comportement en public et ses possibilités de réadaptation à une vie en société. Là, le réalisateur utilise pour la seule fois dans le film des effets visuels et sonores qui évoquent la désorientation de la détenue. D’autres moments forts restent en mémoire, comme cette scène où la femme de Longford découvre et lit les lettres que Hindley a adressées à son mari, ce qui modifie son attitude envers la criminelle. Et bien sûr, dans la dernière partie du film, les coups de théâtre successifs qui ébranlent autant Longford que le spectateur embarqué avec lui dans l’histoire. Drame psychologique avant tout, et ce au sens le plus vrai du terme, Longford est aussi, à sa manière, un thriller. Sans poursuites ni coups de feu, mais un thriller tout de même.

Le film se termine en abandonnant Longford, comme le spectateur, à eux-mêmes. En leur ouvrant un gouffre sous les pieds et en leur donnant matière à penser sur les notions du pardon, de la compassion et de la rédemption. Et sur la véritable nature du Mal. Comme le dit très justement David Thomson dans sa notice consacrée au film dans son livre "Have you seen ?", Longford est le genre de film qui vous poursuit bien longtemps après que vous l’ayez vu parce qu’à travers le film, c’est le visage du mal qui vous est apparu en filigrane. Et c’est un de ces visages qu’on n’oublie pas. Un film brillant et sacrément dérangeant.

Longford est disponible en DVD Z2 UK. Images et son parfaits. Sous-titres français optionnels. Profitez-en !

2 commentaires:

  1. Merci pour cette analyse passionnante. J'ai vu le film sur Sundance Channel le 30-03-13/

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  2. Merci. Voilà bien un film qui mériterait d'être plus connu. Son réalisateur a continué avec "Le discours d'un roi" et "Les Misérables". Mais "Longford" reste pour l'instant son chef-d'oeuvre.

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