29 juillet 2009

The Queen (Frank Simon, 1968)


J’ai trouvé The Queen à Londres en VHS, il y a un certain nombre d’années, par complet hasard : je n’avais jamais entendu parler du film mais le bla-bla de la jaquette avait aiguisé ma curiosité : un concours de drag-queens dans l’Underground new-yorkais de 1967, avant Stonewall et les Gay Rights, ça ne pouvait être qu’intéressant à découvrir. C’est devenu depuis l’un des mes films préférés et, à mon avis, l’un des grands documentaires des Sixties.


The Queen est donc un documentaire de 70 minutes sur le « 1967 New-York Miss All-American Drag Beauty Pageant » (traduction approximative : « Concours de Beauté Miss Drag America, New-York 1967 »). La caméra suit une quinzaine de concurrent(e)s depuis leur arrivée à Manhattan jusqu’à leur retour à la gare, en passant par leur installation à l’hôtel, les réunions préparatoires, les répétitions du show, les derniers habillages et maquillages, le concours lui-même - qui occupe environ 1/3 du film - ainsi que sa tonitruante conclusion.

Tous les personnages principaux sont fascinants, dont trois particulièrement mémorables, ceux qui sont les véritables stars du film (et qui le savent, leur rapport à la caméra le prouve à chaque instant). D’abord, la maîtresse de cérémonie et organisatrice du concours, Miss Flawless Sabrina (Miss Sabrina Sans-Défaut), un jeune homme plein de panache âgé de 24 ans qui reconnaît lui-même qu’en drag, il en paraît 110. Ensuite, Miss Harlow (« un miracle de beauté naturelle »), joli blondinet provincial assez introverti qui réussit à remporter le titre tant convoité. Enfin, the last but not the least, la volcanique Miss Cristal, splendide créature hispanique qui explose de frustration et de colère lorsqu’elle apprend que le concours lui a échappé. Mais tous les autres garçons ont aussi leur capital de sympathie, jeunes homosexuels issus des rues new-yorkaises, des zones huppées de la côte Est ou des plaines du Middle-West et rassemblés à Manhattan pour un concours de travestis. Le réalisateur Frank Simon les laisse parler de leurs histoires, des relations avec leurs parents, de leurs amours, de leurs rêves et de leurs souffrances.

C’est souvent drôle, parfois triste et toujours très touchant. Ces garçons qui doivent tous avoir entre 16 et 30 ans, venus des horizons les plus divers pour essayer de se faire une place dans la communauté homosexuelle de New-York et de trouver une identité qui leur est refusée au quotidien en se travestissant, sont une photographie sans doute assez juste d’une petite niche de la dernière génération des gays américains d'avant la révolution que furent, en 1969, les émeutes de Stonewall et le mouvement de libération homosexuelle qui leur emboîta le pas. Ici, en l’occurrence, deux ans avant.

Richard (Miss Harlow), le petit provincial "au naturel"

L’ « esprit de corps » de ces jeunes gens venus des quatre coins du pays, renforcé par la présence rassurante de Flawless Sabrina, qui veille sur eux en véritable mère-poule, est l’un des éléments les plus émouvants du documentaire. Avant de briller temporairement sur la scène du théâtre un peu miteux loué pour le concours, leurs parcours ont de toute évidence été rudes et tourmentés : jetés à la rue par leur familles, exclus de leurs collèges ou renvoyés de leurs jobs, ils trouvent dans la communauté des drags-queen la liberté identitaire qui leur a jusqu’alors cruellement manqué. Pour la petite histoire, Miss Cristal LaBeija, l’irrésistible grande perdante du concours, créait quelque temps après la réalisation du film, l’une des « house » les plus célèbres de New-York, la « House of LaBeija », sorte de famille reconstituée dans laquelle les membres pouvaient vivre en harmonie et liberté leurs identités minoritaires à travers la mode et la performance (le phénomène des Houses est d’ailleurs remarquablement exploré dans un autre formidable documentaire sur le milieu gay new-yorkais qui pourrait faire avec The Queen un excellent double-bill : Paris is Burning de Jenny Livingston, 1990).

The Queen a bien sûr été réalisé avec un budget dérisoire et les moyens du bord dans des conditions de lumière difficiles : l’image est granuleuse, parfois trop sombre ou un peu floue et le son peut laisser à désirer ici et là mais tous ces paramètres renforcent le caractère vécu du film et lui donnent une immédiateté et une énergie surprenantes, aidées par un montage parfaitement contrôlé et la rigueur avec laquelle les différentes phases du concours (avant, pendant et après) sont présentées. Warhol lui-même ne s’y était pas trompé, qui avait assisté au concours, accompagné d’Edie Sedgwick, et considérait The Queen comme une œuvre-phare du cinéma Underground, une chose dans laquelle il en connaissait un brin.

La dernière partie du film est inoubliable : Miss Cristal, qui vient de perdre la couronne au profit de Miss Harlow et voit son ego mis à rude épreuve, se lance en coulisses dans une scène digne du Grand Opéra. Cris, perfidies et menaces fusent en direction de la flamboyante organisatrice du concours et de la timide lauréate, qui en prennent toutes les deux pour leur grade dans un déchaînement de frustration épique. Cinq minutes infernales et hilarantes qui prouvent qu’une drag-queen en colère peut être à elle-seule plus intimidante qu’un régiment de cosaques.

Miss Cristal, la perdante du concours, dans tous ses états

Je ne peux résister à traduire quelques moments de cette scène d’anthologie qui est, bien évidemment, le clou du documentaire (mais sans les intonations et le rythme, ce n'est qu'un pauvre ersatz of the real thing, of course) :

(Miss Cristal parlant de Miss Harlow) « Elle n’est pas belle, elle n’est pas qualifiée. Chérie, elle ne méritait pas la couronne ! Tu sais très bien qu’elle ne la méritait pas, toi et tous les juges de New-York. Tout ce qu’elle veut c’est l’argent pour le mettre à la banque ah, ah, ah ! Tout ça c’est de la mauvaise publicité pour le concours, pour Harlow et pour les autres. Je la déclare l’une des personnes les plus laides au monde ! Elle n’a pas intérêt à rester à New-York, chérie. Elle ferait bien de retourner dare-dare à Philadelphie parce que c’est une des pires ! Où est Miss Sabrina ? Je lui fais un procès, à cette salope ! Elle peut tromper tout le monde mais pas Cristal, chérie. Tout le monde sauf Cristal ! Où sont les photographes ? Prenez une photo avec moi et Harlow et on verra bien qui est la plus belle. Les juges n’ont aucun goût et t’étais de mèche avec eux, chérie ! Monique m’avait dit de ne pas venir ! C’est pour ça que Monique n’est pas là. Elle n’est là parce qu’elle savait que ca allait être Harlow qui allait gagner. Monique c’est ma copine, pas la tienne, chérie ! Elle m’a dit « Cristal, n’y va pas, tu ne vas pas gagner ! ». C’est pour ça que toutes les vraies beautés ne sont pas venues ! Ta gueule ! J’ai le droit de crier parce que je suis belle et parce que je sais que je suis belle ! Harlow est moche et tu peux rien y faire. Harlow n’y est pour rien (parlant à Harlow) : tu es belle et tu mérites le meilleur dans la vie ! Je ne dis pas qu’elle n’est pas belle mais elle n’était pas belle ce soir ! Regardez ses cheveux et son maquillage, c’est minable ! Tout le monde m’avait dit que c’était joué pour Harlow, Sabrina ! Tu le savais depuis des mois et des mois ! Garce ! »

A l’issue de la confrontation, toutes les drags-queens sont brutalement mises à la porte par le gérant du théâtre : « Tout le monde dehors ! Allez ouste ! Dehors ! ». Le film s’achève sur Miss Harlow, redevenu Richard au civil, chaloupant dans les rues de Manhattan vers Penn Station, en partance pour Philadelphie, sa couronne de strass à la main et un sourire entendu sur les lèvres. Les passants se retournent sur lui, qui les ignore comme une reine.


Véritable time-capsule des années Soixante, The Queen donne à voir un moment de l’Underground américain qui a définitivement disparu avec les Gay Rights de la fin de la décennie : le phénomène des drag-queens était encore très confidentiel, la culture du camp obéissait à une reconnaissance identitaire qui n’avait pas encore fait surface au niveau de l’entertainment grand public et un claquement de doigts était un signe de ralliement. Plus de quarante ans plus tard, on ne peut que se demander comment les peu farouches candidates du concours de 1967 ont traversé les décennies qui allaient suivre, la vie de drag-queen n’étant alors pas une sinécure. Quelques recherches sur le web nous confirment ce qu’on pouvait soupçonner : la violence, la prostitution, la drogue et le sida ont eu raison de la plupart d’entre elles. Et les trois héroïnes du film ? Miss Cristal a tiré sa révérence dans les années 1980 après avoir fondé sa House of LaBeija. Miss Harlow a changé de sexe et semble avoir réussi une vie de femme respectable dans la bonne société de Philadelphie jusqu’à sa mort prématurée mais naturelle. Miss Flawless Sabrina (aka. Jack Doroshow), quant-à-elle, va très bien merci et, à 66 ans, est toujours une figure de proue de l’univers des drag-queens new-yorkaises.

Miss Harlow (Richard), la gagnante controversée du concours

Si terme de film-culte est aujourd’hui si souvent galvaudé, son attribution à The Queen est totalement légitime. Ce qui l'ont vu à Cannes en 1969 s'en souviennent encore (Miss Harlow y avait fait, paraît-il, une apparition "15-minute fame" très remarquée). A la fois documentaire, œuvre pop, comédie, tragédie et musical, c’est un film trop méconnu qui mériterait, c’est bien le moins, son édition en DVD. En attendant, vous pouvez en voir des extraits sur YouTube. Long live The Queen, you dirty bitch!

Ci-dessous, la diatribe de Miss Cristal furibonde envers et contre toutes :

2 commentaires:

  1. Bonjour, je cherche désespérément ce film mais il est impossible à trouver. Serait-il possible que je vous l'achète, ou que nous nous arrangions pour que je puisse le voir? En vous remerciant par avance de votre réponse, cdt. Rochelle Fack

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour, merci de m'envoyer un mail sur sniffandpuff@gmail.com pour en discuter. bien à vous

      Supprimer