31 décembre 2010

Photostories : DS & MM

Et pour finir l'année, cette photo volée de deux shoppeuses qui ont certainement du avoir pas mal de choses à se raconter entre Bergdorf Goodman et Bloomingdale's. End of year.

photo : Alison Jackson

27 décembre 2010

Heroes of mine : Lizabeth

Lizabeth Scott (née en 1922)

Chacune des apparitions du nom de Lizabeth Scott au générique d'un Film Noir, genre dont elle fut l'une des figures tutélaires, me procure un ravissement dont peu d'autres actrices peuvent se targuer. Elle n'a fait qu'une vingtaine de films entre 1945 et 1957 avant de laisser tomber, juste après avoir donné la réplique à Elvis dans son deuxième film, le sympathique et anodin "Loving you". Puis elle enregistra un album dans la foulée ("Lizabeth") et se retira, seule, dans sa grande maison d'Hollywood Boulevard, où elle vit encore aujourd'hui.


Sa discrétion depuis plus de cinquante ans est parfois rompue, notamment ces dernières années, le temps d'une projection d'un de ses films à une cinémathèque ou un cinéma patrimonial de Los Angeles. Elle doit être étonnée du regain d'intérêt que les connaisseurs lui témoignent et de son fan club toujours plus nombreux, elle dont le nom fut si souvent écorché et que les distraits confondaient parfois avec Lauren Bacall, avec laquelle elle partage en effet un petit quelque chose.


Mais Lizabeth Scott a toujours mieux manié le revolver que Bacall et ses imprécations à l'encontre de ses ennemis dans les thrillers qu'elle fréquentait avaient un potentiel de menace qui n'appartenait qu'à elle. Son look de femme fatale boudeuse était doté d'un tout petit défaut d'élocution qui donnait à sa voix grave et rauque entre toutes un supplément d'âme et d'une très légère coquetterie dans les yeux qui en agrémentait le charme. Il suffit de la voir dans "The strange loves of Martha Ivers" (1946), "Dead reckoning" (1947), "Desert fury" (1947), "Easy living" (1949), "Dark city" (1950), "Stolen face" (1952) pour comprendre qu'on tient là une personnalité pour qui le Film Noir (ou le mélo-thriller où elle fut aussi excellente) semble avoir été inventé.


Son jeu fut certainement limité mais sa présence, elle, en était inversement proportionnelle : son magnétisme à l'écran a résisté à toutes ces décennies et lui a permis de s'assurer une place de choix dans les coeurs de cinéphiles qui ne se lassent pas des amorales histoires concoctées par les scénaristes hollywoodiens des années 40 et 50. Sa vie privée, aussi mystérieuse que ses personnages, a été soumise à bien des rumeurs (the "L" word...) et lui a sans doute coûté sa carrière mais le temps en a effacé le scandale. Lizabeth Scott est l'une des reines du Film Noir, malgré le peu de films dans lesquels elle a paru : sa rareté en fait aussi son prix, inestimable.

Lizabeth Scott en 2007, à une projection de "The strange loves of Martha Ivers" (soixante ans la séparent de son image en miroir sur l'affiche du film)

24 décembre 2010

Christmas Special

Divine dans "Female Trouble" (John Waters, 1974) pique une colère parce que le Père Noël ne lui a pas apporté les chaussures de cha-cha qu'elle avait commandées mais des ballerines. Joyeux Noël !

19 décembre 2010

My best of : Neo-melodramas


Ma découverte récente et enthousiaste des mélodrames fous Forties et Fifties du finlandais Teuvo Tulio (merci Eric !) m’a fait lamenter sur la quasi-disparition d’un genre qui fit pourtant les belles heures de l’histoire du cinéma, hollywoodien, européen et autre. Alors qu’en cette semaine de Noël la neige blanchit les toits de Montparnasse, je me dis que c’est le bon moment pour s’interroger sur la persistance discrète du mélodrame dans le cinéma contemporain et se rendre compte que celui-ci a encore quelques beaux restes pour qui prend la peine de creuser. Voici donc une quinzaine de mélodrames des vingt dernières années, des néo-mélodrames. Des films comme je les aime, où le spectateur qui veut bien se laisser emporter comme un radeau sur les rapides des péripéties mélodramatiques en sortira les yeux brouillés et le cœur chaviré, triste et heureux à la fois.

Cette liste de films est bien entendu subjective : elle correspond à des films que j’ai vus (pour certains plusieurs fois, car le mélodrame est un plat dont on se ressert), aimés, et surtout qui m’ont fait pleurer : un mélodrame sans larmes n’en est pas un. Parmi ces quinze films (enfin, un n'est pas un film mais il y a aussi sa place), j’ai bien sûr mes préférences mais la discrétion m’oblige. Aussi sont-ils classés par ordre alphabétique du titre original. N’hésitez pas à en remettre une couche et à laisser en commentaire les titres de vos propres néo-mélos, de ceux qui vous sont chers.


The age of innocence / Le temps de l’innocence (Martin Scorsese, 1993)
Le meilleur film de Scorsese est cette bouleversante adaptation du roman d’Edith Wharton qui dissèque les codes sociaux de la haute-bourgeoisie new-yorkaise des années 1870 en racontant le calvaire d’une femme trop belle et trop libre dans un univers fermé comme un tombeau. Michelle Pfeiffer prête sa pâleur et ses yeux bleus délavés à l’héroïne, qui paie très cher son goût de l’indépendance et de la libre-pensée et dont le spectateur assiste à la chute, pire que la mort : l’expulsion par les cerbères bien éduqués des grandes demeures du quartier de Central Park. La mise en scène d’une stupéfiante maîtrise, portée par les décors et les costumes qui ressuscitent à l’écran un monde englouti par la Première Guerre Mondiale, est au service d’une analyse des sentiments que le cinéma d’hier et d’aujourd’hui a rarement su atteindre. Un mélodrame cruel et bouleversant qui écrase son personnage en respectant toutes les règles d’un manuel de savoir-vivre. Attendez la fin du générique et vous entendrez sur la bande-son le bruit des sabots de chevaux battant le pavé, comme les pulsations lointaines d’un univers distant. Un autre film à recommander, très proche dans son esprit de celui-ci, est « The house of mirth / Chez les heureux du monde » (Terence Davies, 2000), autre formidable adaptation d’Edith Wharton.


Breaking the waves (Lars von Trier, 1996)
Von Trier est peut-être un roué dont les films manipulent les émotions des spectateurs comme un fermier mène une vache à la traite mais le genre du mélodrame n’est pas de celui qui s’accommode de l’austère ou de la mesure : « Breaking the waves », dans le chemin de croix qu’il tisse pour sa tragique héroïne, pousse sur tous les accélérateurs, laissant le spectateur vidé mais exalté. Divisé en chapitres judicieusement séparés par de sublimes paysages retravaillés à l’infographie et au son de tubes rock et pop des Seventies (chaque chapitre annonce donc son artifice d’entrée de jeu), le film raconte l’histoire d’une pauvre fille (Emily Watson aux yeux de chien battu) issue d’une communauté rigoriste d’Ecosse qui s’offre aux premiers venus et descend littéralement en Enfer par amour de son époux paralysé à la suite d'un accident sur une plate-forme pétrolière. Elle croise sur sa route de misères des profiteurs, des ordures et même le Diable avant de connaître une épiphanie méritée dans une dernière scène inoubliable qui ouvre en grand les barrages de larmes que tout spectateur tant soit peu sensible avait peut-être réussi à contenir jusque-là. Le mélodrame religieux est un sous-genre à lui-seul, souvent imbuvable : « Breaking the waves », mélodrame chrétien, en est en revanche un magistral exemple qui ose nous sonner les cloches et nous donner une petite idée de ce que les martyrs devaient ressentir dans l’arène à l’instant de leurs retrouvailles avec leur Père.


The bridges of Madison County / Sur la route de Madison (Clint Eastwood, 1995)
Le secret qu’un personnage emporte avec lui dans la tombe et qui refait surface par accident à la génération suivante est l’une des astuces scénaristiques les plus éculées du mélodrame. Comment penser qu’au milieu des années 1990, Clint Eastwood, qu’on avait connu plus couillu au sens propre mais jamais autant au sens figuré, nous surprendrait en nous faisant pleurer avec cette histoire d’un amour aussi bref qu’intense entre un photographe du National Geographic et une habitante sans histoire de l’Iowa au milieu des années Soixante ? Il fallait tout le talent du réalisateur (qui s’octroya aussi le rôle principal) et de sa partenaire Meryl Streep pour nous faire marcher comme il le fit avec ce film où les cœurs des spectateurs battent plus vite, au rythme même de ceux des deux personnages qui choisissent la raison au détriment de la passion et laissent couler sous les ponts ce qui aurait pu être une toute autre vie - que n’avaient-ils vu le sublime « Brief encounter / Brève rencontre » de David Lean (1945) ? Le film se passe en deux époques parallèles, hier et aujourd’hui - un autre élément de vocabulaire formel imparable du mélodrame - et le moment où ses enfants à elle se rendent compte à posteriori de son existence à lui reste l’un des moments les plus intenses du mélodrame contemporain. Meryl Streep y confirmait qu’elle régnait sans partage (enfin presque… lisez un peu plus bas) sur les films qu’on aime.


Brokeback Mountain / Le secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005)
Un western gay. C’est ce que la critique et le public attendaient à gorge déployée à l’annonce de la sortie prochaine de l’adaptation de la nouvelle d’Annie Proulx par Ang Lee en 2005 et les rumeurs allaient bon train sur les scènes que les très hétéros Jake Gyllenhaal et Heath Ledger avaient dû être obligés de se taper au tournage. C’était sans compter sur l’intelligence sensible du réalisateur et de son scénariste qui offrirent en fin de compte au public une magnifique fresque cinématographique, austère mais romantique, l’histoire d’amour intense et contrariée de deux cowboys le temps d’une vingtaine d’années sur fond de paysages du Wyoming. En évitant tout flashback mais en racontant la passion tue entre les deux hommes dans une linéarité rare pour ce type de sujet, le film fait monter peu à peu l’émotion, sans jamais franchir la ligne de démarcation entre la pudeur et le voyeurisme mais en collant au plus près aux sentiments des personnages, magnifiquement interprétés par les deux acteurs et, il ne faut pas l’oublier, par Anne Hathaway et Michelle Williams, leurs épouses à l’écran. Le public ne s’y trompa pas, qui fit un triomphe au film : dans les salles de cinéma où ils le découvraient, la réaction émotionnelle des spectateurs des deux sexes, hétéros et gays, était perceptible, progressant doucement jusqu’à la bouleversante scène finale. "Brokeback Mountain" est un mélodrame car il en possède les codes mais la direction retenue de son réalisateur, en lui ôtant tout excès de pathos, le fait aussi entrer dans la typologie de la tragédie, qui est d’ailleurs le creuset dont sont issus plusieurs genres majeurs du cinéma classique, notamment (et pour cause), le mélodrame.



Dancer in the dark (Lars von Trier, 2000)
Second film de Lars von Trier dans cette liste (j’entends d’ici les cris d’orfraie), une autre histoire de sacrifice où cette fois une jeune mère célibataire qui devient aveugle se bat pour sauver son fils frappé de la même maladie tout en s’évadant dans la comédie musicale. Dans son unique rôle au cinéma, l’autrement insupportable Björk est sublime, asservie corps et âme à son personnage, attachante victime du destin dont le spectateur assiste, sans rien pouvoir faire, à la lente destruction mentale et physique, jusqu’à une scène d’exécution qui fit couler en son temps des flots d’encre bileuse à la critique qui ne supporta sans doute pas d’être ainsi prise à la gorge par le réalisateur (qui repartit quand même de Cannes avec la Palme d’Or sous le bras) et des torrents de larmes à votre serviteur. Quatre ans après « Breaking the waves », von Trier réussit encore un coup de maître, en fusionnant dans une écriture visuelle hyperréaliste deux des genres les plus artificiels et exaltants du cinéma : le mélodrame et le musical. A l’époque de la sortie du film en salles, je ne connaissais pas le cinéma de Teuvo Tulio et aujourd’hui, dix ans plus tard, alors que j’ai découvert celui-ci, j’ai compris la filiation du finlandais Tulio et du dannois von Trier, deux réalisateurs nordiques inclassables qui ont donné, au mélodrame ancien et moderne certains de ses plus beaux fleurons.


The end of the affair / La fin d’une liaison (Neil Jordan, 1999)
Je me souviens comme d’hier de ma découverte de ce film en salles : envoûté par la sublime partition de Michael Nyman et par l’histoire, tirée d’un roman de Graham Greene, qui contient à peu près tout ce qui me touche au cinéma, je me suis à pleurer pendant une scène de fuite sous la pluie (ceux qui l’ont vu comprendront) pour ne plus m’arrêter jusqu’après la fin, à mon plus grand embarras pour me lever de mon fauteuil et ressortir à la lumière crue du boulevard Saint-Michel. Londres pendant le Blitz, un serment inviolable qui produit le plus bouleversant des malentendus, la tuberculose qui s’en mêle, un miracle dans les allées grises d’un cimetière et la voix-off d’un homme qui se souvient : mais comment Neil Jordan a-t-il fait pour faire prendre ces improbables éléments et réussir l’un des grands mélodrames de l’histoire du cinéma ? Ce qui n’avait pas fonctionné dans version de Dmytryk en 1955 avec Deborah Kerr et Van Johnson (parce que contraint par la retenue de la mise en scène), marchait sans effort dans le remake et prouvait qu’on pouvait encore faire – et parfois mieux – un mélodrame à l’aube des années 2000. Julianne Moore entrait d’un rôle dans mon panthéon personnel et assurait sa place (qu’elle partage avec Meryl Streep) de reine du mélodrame contemporain. Passé inaperçu à sa sortie, "The end of the affair" mérite une réhabilitation définitive.


Far from Heaven / Loin du Paradis (Todd Haynes, 2002)
Julianne Moore, encore elle, souffre en silence dans ce film qui fit beaucoup de bruit à sa sortie (les Pythies du cinéma annoncèrent la renaissance du mélodrame dans le paysage cinématographique contemporain, ni plus ni moins) mais qui me semble un peu trop cérébral pour bouleverser, qui est avant toute chose ce que j’attends d’un mélodrame. Parce qu’ici, Todd Haynes créé un film post-moderne au sens strict du terme, c’est-à-dire qui présente tout en les analysant les codes du genre, en gardant un recul nécessaire à la dissection qu’il en effectue. Les références aux magnifiques mélodrames des années 50 de Douglas Sirk sont bien sûr omniprésents et passionnants (tout en s’autorisant une actualisation en intégrant de façon frontale le thème racial, rarement traité dans le mélodrame dit « classique », et surtout celui de l’homosexualité, qui lui, n’est jamais ouvertement évoqué dans les grands modèles du genre). Bref, « Far from Heaven » est un film important (parce qu’il replaça le mélodrame sur les radars) et c’est pour cela que je l’inclus ici mais qui pâtit à mon avis de sa froideur intrinsèque : c’est une œuvre d’analyse plus que d’émotion, malgré la flamboyance du Technicolor et de la partition d'Elmer Bernstein, qui sont elles aussi une réflexion sur le vocabulaire traditionnel du genre.


The hours (Stephen Daldry, 2002)
Là aussi, mes larmes ont coulé, incontrôlables. L’histoire de trois femmes à trois époques différentes (les années 1920, 1950, 2000), liées sans le savoir par leur rapport personnel au roman « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf. Nicole Kidman, Julianne Moore et Meryl Streep – peut-on rêver d’un casting plus généreux ? – traversent des moments cruciaux de leurs vies, présentées en parallèle. La construction du film, qui fait faire des allers retours temporels au spectateur, exploite magnifiquement le sentiment de l’écoulement du temps, une composante essentielle du mélodrame, tout en laissant la place au développement d’autres thèmes forts : l’incommunicabilité (mais pas dans le sens d’Antonioni), l’insatisfaction émotionnelle et sociale, la maladie, l’absurdité de l’existence. Ces thèmes se répondent à distance, se croisent parfois et se cristallisent par trois suicides (ou tentatives), un nombre anormalement élevé, même dans le genre du mélodrame, qui n’en est pourtant pas avare. Et il faut encore parler de Julianne Moore, qui n’est jamais meilleure que quand, comme ici, elle joue les personnages dont la douleur perce sous le sourire de convenance. Grâce à elle, « The hours » est un mélodrame d’une tristesse et d’une beauté renversantes. Un grand classique.


Les invasions barbares (Denys Arcand, 2002)
Depuis « Dark victory » (Edmund Goulding, 1939) dans lequel Bette Davis se mourait d’une tumeur au cerveau – et en remontant plus loin avec « La dame aux camélias » - la maladie qui frappe est un thème irrésistible du mélodrame. Parfois, le cinéma traite le sujet avec toute la gravité qui lui sied, parfois, c’est avec humour et tendresse qu’il s’en empare. C’est alors que l’alchimie prend vraiment et que le spectateur peut se laisser emporter au mieux dans les filets du « mélodrame d’agonie » (sans quoi on peut sombrer dans le misérabilisme noir, ennemi d’un mélodrame digne de ce nom). Dans « Les invasions barbares », un quinquagénaire condamné par le cancer convoque au pied de son lit ses proches, famille et amis, pour leur dire au revoir. Comme le personnage n’est pas morose et est friand de bons mots, on se prend à rire avant, comme on s’y attendait, de se retrouver les yeux embués. Parmi les meilleurs mélodrames figurent ceux où le sourire se fige en boule dans la gorge. C’est d’ailleurs souvent comme cela dans la vie, qui est, quand on y pense, un éternel mélodrame. « Les invasions barbares » l'évoque avec une belle sincérité et se termine sur un avion qui s’envole au son de la magnifique chanson « L’amitié » de Françoise Hardy. Tout est dit.


The Joy Luck Club / Le club de la chance (Wayne Wang, 1993)
Quatre amies chinoises immigrées à San Francisco (toutes pour des raisons différentes, personnelles ou politiques) et leurs rapports pas toujours faciles avec leurs quatre filles, jeunes adultes sino-américaines totalement intégrées. Ça fait donc huit histoires potentielles et même plus si on les mélange : « Le club de la chance », qui pourrait nourrir plusieurs saisons de soap-operas, réussit en près de 2h30 à dresser une fresque à la fois collective et intimiste sur les origines, le déracinement et la résilience et à plonger le spectateur dans une essoreuse à émotions, portée par l’irrésistible partition composée par Rachel Portman. Le casting, presqu’entièrement féminin (les pères, maris ou petits amis sont secondaires), est d’une rare perfection et les interprètes dressent avec leurs personnages subtilement dessinés le portrait en kaléidoscope d’une société matriarcale aux prises avec le choc des traditions. J’avais découvert le film par hasard en 1993, lors d’un voyage à San Francisco (la séance de « Jurassic Park » était complète et je m’étais rabattu sur la salle d’à-côté) et j’en étais ressorti ému et heureux, malgré mon visage sans doute ravagé par l’émotion de la dernière scène. Je l’ai revu plusieurs fois depuis en DVD et je l’aime toujours autant : au contraire de moi et de « Jurassic Park », le film n’a pas pris une ride.


Longtime companion / Un compagnon de longue date (Norman René, 1989)
Entre 1981 et 1988, l’irruption du sida parmi un groupe d’amis new-yorkais et ses effets dévastateurs sur leurs liens amoureux ou amicaux. Le premier film hollywoodien sur le sida raconte dans l’urgence, avec retenue et dignité (mais non sans humour) une histoire dont on ne mesurait alors pas encore toutes les conséquences. Une dizaine de personnages (joués par des acteurs peu connus), touchés ou pas par le virus, essayent de comprendre ce qui leur tombe dessus et de repenser leurs vies retournées. Drame ou mélodrame ? Le thème est celui d’un drame bien sûr mais le point de vue choisi, le parcours d’individus dans un groupe aux connexions diverses où la maladie et la mort frappent de façon aléatoire, pousse le film vers les voies du mélodrame, qui est souvent l’étude d’une réaction à un événement extérieur imprévu. Avec « Longtime companion », on est loin des mélodrames classiques (mais plus près, dans la typologie, des films sur les civils en temps en guerre), mais la structure du scénario et le jeu des acteurs pour toucher le spectateur en lui racontant une histoire nécessaire par le biais de la fiction et de l’émotion le rapprochent des codes du mélodrame. D’ailleurs, la dernière scène sur la plage, par son étonnante puissance lyrique et émotionnelle, fait indiscutablement basculer le film dans le genre qui nous intéresse ici. Un mélodrame atypique mais un mélodrame quand même.


The lost prince (Stephen Poliakoff, 2003)
« The lost prince » n’est jamais sorti en salles puisqu’il s’agit d’une production de la BBC, donc un téléfilm. Il a tout de même sa place ici car c’est une œuvre remarquable en son genre qui raconte l'histoire peu connue du Prince John (Johnnie), fils de George V et de la Reine Mary, un gamin épileptique et légèrement autiste que la famille royale britannique a préféré faire oublier après sa mort à 13 ans en 1919. Le film rappelle sa courte vie et brosse un portrait de la société de cour de l'époque et des grands événements contemporains, notamment la Première Guerre Mondiale et la chute de la famille impériale de Russie, à travers ses yeux d'enfant. Bénéficiant d’une production imposante et d’un casting composé d'acteurs venant surtout du théâtre, « The lost prince » entremêle la grande et la petite histoire comme savent le faire les meilleurs mélodrames et l’émotion naît, non seulement du triste destin de cet enfant oublié des livres d’histoire, mais aussi de sa juxtaposition aux drames collectifs de l’époque. Comme souvent dans le mélodrame, le film est soutenu par une musique d’un rare lyrisme (ici composée par Adrian Johnston) et il est impossible, à moins d’avoir un cœur de pierre, de ne pas se laisser aller aux sanglots lors de la dernière scène, celle des adieux au jeune prince. La BBC montrait à nouveau qu'elle est magistrale dans les reconstitutions historiques, dont ce film constitue l’un des plus beaux exemples.


The funeral of Lady Diana Spencer (1997)
Pour continuer avec la famille royale britannique, comment parler du mélodrame contemporain sans mentionner l’époustouflant mélodrame réel auquel le monde entier fut exposé entre 1981 et 1997, du « mariage du siècle » à la mort de Diana Spencer ? Les seize ans pendant lesquels Lady Di vécut sous l’œil des caméras pour la délectation du public possèdent tous les ingrédients (et même plus) du plus mouvementé des archétypes du genre. Une jeune et sympathique godiche faite princesse par son mariage avec le successeur au trône d’Angleterre, tyrannisée par une famille hermétique, prenant son envol et son indépendance au forceps en même temps que son allure inimitable, reine de charités et de névroses, adultère, divorcée et photogénique à en mourir. Ce qu’elle fit à la fin des vacances sous le tunnel du pont de l’Alma, après une ultime course poursuite avec la presse. La transmission télévisée mondiale de ses funérailles (vue par près de 2,5 milliards de personnes), le 6 septembre 1997, avec ses foules de pleureurs célèbres et anonymes, le petit mouvement de tête de la reine Elisabeth au passage du cercueil devant Buckingham, la grandiose messe de Westminster avec les imprécations du frère, la marche digne de ses deux fils et de leur père et le suivi du convoi jusqu’aux portes du domaine familial d’Althorp, n’aurait pu être inventée par aucun scénariste, pas même celui d’ « Imitation of life / Le mirage de la vie » de Douglas Sirk. J’étais moi-même devant ma télé en ce samedi funeste et aujourd’hui, je ne sais toujours pas ce que je pleurais dans cette communion mélodramatique avec la presque moitié de l’Humanité.


Steel magnolias / Potins de femmes (Herbert Ross, 1989)
Le plus ancien (avec « Longtime companion ») - et l'un des meilleurs - film de cette liste, « Steel magnolias » est un peu plus qu’un mélodrame : c’est un « women’s picture » dans la plus pure tradition du genre. Sally Field, Dolly Parton, Shirley McLaine, Darryl Hannah et Olympia Dukakis s’y donnent la réplique, rient, s’engueulent, pleurent et se réconcilient autour du personnage de Julia Roberts dans une succession de numéros d’actrices qui tissent le fil de l’existence de quelques femmes, salariées ou clientes d’un salon de beauté de Louisiane au cours de plusieurs années. Les joies et les douleurs du quotidien s’y succèdent en entraînant le spectateur dans une comédie humaine au son de la belle musique de Georges Delerue. La péripétie mélodramatique attendue avec avidité quand on se lance dans la vision d'un tel film (ici, la maladie et la mort d’une des femmes), ne déçoit pas et fait passer d’un seul coup le film du genre de la comédie à celui du mélodrame, culminant dans une scène à tout casser où la toujours exceptionnelle Sally Field se laisse aller à la révolte (et à l’une des stupéfiantes improvisations dont elle a le secret) dans un petit cimetière régional. Après cette acmé, le film et la vie reprennent leur cours, mais avec une différence : pas un œil dans la salle de cinéma n’est resté sec et tout le monde respire par la bouche car les nez se sont bouchés.


Todo sobre mi madre / Tout sur ma mère (Pedro Almodovar, 1999)
Il fallait tout le culot d’Almodovar pour oser offrir au public en 1999, après près de vingt années de films inclassables, mélanges de comédies scabreuses et de women’s pictures qui avaient fait sa gloire, un mélodrame de haut-vol comme celui-là, où le rideau s’ouvre et se ferme sur la mort de deux de ses personnages en entrainant le spectateur sur des montagnes russes de rires et de larmes. Hommage affirmé aux grands classiques hollywoodiens du genre autant qu’à ses actrices, "Tout sur ma mère" réussit à reprendre les codes du mélodrame classique, avec ses péripéties improbables, ses brusques retournements de situation, ses personnages stéréotypés et ses sautes d’humeur chronométrées sans tomber dans le chausse-trappe de la distanciation post-moderne : emporté par le tourbillon narratif et les formidables prestations de ses interprètes, le public qui accepte le voyage (car, comme sur le Grand Huit, il ne faut pas avoir peur de se laisser complètement aller quand on s’embarque dans un tel film), est soumis à un flot d’émotions auquel il est pratiquement impossible de résister. En sortant de la salle, on peut bien sûr s’en vouloir de s’être ainsi fait avoir par les trucs du réalisateur et la construction artificielle de l’ensemble mais presque tous en redemandent parce qu’il est si bon de pleurer calé dans son fauteuil, à l’unisson des autres captifs de l’écran. Quand en plus, les thématiques ouvertes par le film sont aussi nombreuses, pertinentes et offrant de tels supports d’identification, on ne peut qu’admirer et applaudir. Avec "Tout sur ma mère", Almodovar atteignait le sommet de son art, entrait dans la cour des grands et donnait au mélodrame (et au cinéma tout court) une de ses pierres angulaires.

Les années 1930 à 1960 ont produit leur lot de mélodrames inoubliables et on ne peut nier que cette longue période ait été un âge d’or. Si le genre est moribond depuis les années 1970, remplacé par l’action, l’évasion et surtout la comédie romantique, il n’empêche que de temps en temps, une pépite ressurgit des profondeurs et son éclat réussit encore à nous aveugler comme au bon vieux temps. J’espère que cette liste vous en aura donné quelques convaincants exemples.

4 décembre 2010

Films vus par moi(s), décembre 2010


*** excellent / ** bon / * moyen / 0 mauvais

L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot (Serge Bromberg, 2009) **
Qu'aurait-été "L'Enfer" si Clouzot avait fini son film en 1964 ? A voir les images inédites retrouvées par Bromberg, sans doute un caprice formaliste aussi démodé aujourd'hui que l'art cinétique dont il était inspiré. Mais cet étrange long-métrage, l'histoire de son désastreux tournage, se regarde, lui, comme une fascinante exhumation. DVD

Jeanne Eagels / Un seul amour (George Sydney, 1957) **
Ce biopic très réinventé de l'actrice auto-destructrice Jeanne Eagels (1890-1929) est une splendeur visuelle grâce à la photo N&B inspirée du cinéma muet. Si Novak est belle mais incertaine comme d'habitude dans le rôle-titre, ses partenaires Chandler et Moorehead sont parfaits. Le ton du film est étonnament sombre pour l'époque. DVD

L'ange noir (Jean-Claude Brisseau, 1994) **
Le ton monocorde et sentencieux des acteurs, les filtres jaunes et rouges de la photo, les références à Wyler, Hitchcock et Bunuel, les obsessions érotiques évidentes du réalisateur et la présence même de Vartan dans le rôle principal font de ce thriller froid et distancié un exercice de style d'abord crispant puis assez vite captivant. DVD

Innocence (Lucile Hadzihalilovic, 2004) 0
Il y avait de l'idée dans cette histoire de pension de jeunes filles prépubères isolée dans la forêt mais le symbolisme à la truelle, la pose poétique et le maniérisme de la réalisation m'ont fait lâcher le film au bout de 45 minutes (j'ai vu le reste en x32). La dernière scène est très belle mais s'il faut se farcir tout le reste, non merci. DVD

Darling (John Schlesinger, 1965) **
C'est la liberté de ton et l'humour cynique qui frappent dans ce film britannique sur les aventures sentimentales d'une jeune modèle narcissique (Christie) dans la jet-set européenne des Sixties. La sexualité, l'adultère, l'avortement sont traités directement et les rapports des personnages ont une intéressante ambiguité. DVD

Mine vaganti / Le premier qui l'a dit (Ferzan Ozpetek, 2010) *
A force de faire le grand écart entre la comédie, le mélodrame et le manifeste, ce film italien sur l'héritier gay d'une famille industrielle des Pouilles qui n'arrive pas à faire son coming-out échoue à trouver son ton et son rythme. L'idée est sympathique et les acteurs aussi mais l'ensemble est trop confus et bancal pour convaincre. DVD

Neotpravlennoye pismo / La lettre inachevée (Mikhail Kalatozov, 1959) ***
En Sibérie, quatre géologues sont livrés aux éléments déchaînés. Sommet de cinéma formaliste, le film atténue le discours (le sacrifice au service de l'Etat) au profit d'époustouflantes images : taïga en feu, débâcle des glaces... La caméra mobile, la photo contrastée et la mise en péril des acteurs provoquent un étonnement continu. DVD

Breaking bad, saison 2 (AMC, 2009) ***
Grace à l'ingéniosité de l'écriture et aux remarquables interprètes qui donnent chair et âme à leurs personnages, cette série qui aurait pu laisser dubitatif sur le papier ne cesse de surprendre, d'amuser, d'émouvoir. Comment transformer une idée toute simple en un roman-fleuve qui charrie mille trouvailles dans ses méandres. DVD

Female trouble (John Waters, 1974) ***
Waters et son invraisemblable bande, menée par Divine dans le (double) rôle de sa vie, ont réussi à pondre ce film, l'un des plus outranciers qu'on puisse imaginer, avec des moyens dérisoires mais un culot génial. Hystérique et hilarant d'anarchie, ce modèle du film indépendant des années 70 montre que tout y était encore possible. DVD

Barry Lyndon (Stanley Kubrick, 1975) ***
Ce film d'une extrême splendeur sur le succès et la chute d'un roué du 18e s., racontés avec distance et un certain humour, est un fascinant exercice formel qui n'a pas pris une ride en 35 ans. Le sens du cadre, les références picturales, la pose des personnages, le carton final qui éclaire l'ensemble d'un nouveau jour : on approche la perfection. DVD

That kind of girl / Eva s'éveille à l'amour (Gerry O'Hara, 1963) **
Une au-pair autrichienne de 18 ans peu farouche profite de la vie nocturne londonienne et attrape la syphilis qu'elle transmet à ses partenaires. Un bon petit film "éducatif" étonnant de franchise, réalisé avec l'aide des "autorités médicales britanniques", qui ne s'encombre pas de non-dits et, of course, condamne le sexe prémarital. DVD

Contact (Robert Zemeckis, 1997) **
Si la mise en image de la "rencontre" est décevante (tout en faisant sens), ce bon thriller de science-fiction sur la présence extraterrestre dans l'Univers bénéficie d'un scénario qui ne nous prend pas pour des imbéciles, d'une retenue dans ses effets et de la présence de Foster, très impliquée dans son rôle. De la science-fiction intelligente. DVD

La signora di tutti / La dame de tout le monde (Max Ophuls, 1934) ***
Un mélodrame d'une étonnante froideur où une star de cinéma (Miranda, formidable) revoit sa vie sentimentale en flashback sur une table chirurgicale et nous offre le prototype des héroïnes fascinament vides d'Ophuls. L'admirable mise en scène à la photo baignée de lumière annonce les futurs chefs-d'oeuvre du maître. DVD

Taste of fear / Hurler de peur (Seth Holt, 1961) **
Un thriller Hammer, audacieux en son temps, entre Hitchcock et Clouzot avec une héritière (Strasberg) en fauteuil roulant manipulée par sa belle-mère. L'atmosphère, le décor néo-baroque, les ombres et une scène choc dans une piscine maintiennent l'intérêt même si les twists du scénario, 50 ans plus tard, sont devenus prévisibles. DVD

Un coeur simple (Marion Laine, 2008) ***
Bonnaire trouve encore un rôle à sa mesure dans cette magnifique adaptation du conte de Flaubert. La réalisation austère contraste avec la tension des émotions et la beauté de la photographie pictorialiste qui sublime la campagne normande du XIXe siècle. Un film rare d'un classicisme anachronique, mais c'est pour le meilleur. DVD

Exorcist II: The heretic / L'exorciste II: L'hérétique (John Boorman, 1977) 0
Que faut-il avoir bu, fumé ou s'être injecté pour pouvoir se laisser porter par les délires seventies de cette insane divagation sur le chef-d'oeuvre de Friedkin ? On dira que les scènes africaines sont plus intrigantes que les scènes new-yorkaises et que Blair et Burton surjouent à en rire avant d'en pleurer. Diablement mauvais. DVD

The city of the dead / La cité des morts (John Moxey, 1960) **
Un remarquable petit film anglais sur une malédiction de sorcière du 17e siècle qui frappe un village du Massachusetts et ceux qui s'y aventurent. Avec un budget limité, le décorateur et le chef opérateur ont fait des merveilles : la brume et les masures à l'abandon sont inquiétantes à souhait. La patronne de l'auberge aussi. DVD

Vers le sud (Laurent Cantet, 2006) ***
Rampling est magistrale en prof de fac sur le retour venant chercher des émotions sensuelles à Haïti et entrant en clash avec une autre femme (Young, très bien aussi) qui convoite le même boy qu'elle. Sans racolage aucun, Cantet dissèque les jeux risqués du désir et de l'exploitation dans une mise en scène d'une puissante austérité. DVD

Summer and smoke / Eté et fumées (Peter Glenville, 1961) **
Avec quelques passages à vide, cette adaptation d'une pièce de jeunesse de Tennessee Williams sur une vieille fille obsédée par un médecin coureur de jupons vaut d'abord pour Page, excellente dans le jeu de la névrose, et la photographie surchargée. Comme toujours chez Williams, tout est too much, outré et désuet mais j'aime ça. DVD

20 novembre 2010

Heroes of mine : Murray

Reverend Runt dans "Barry Lyndon" (1975)

Son étrange physique pointu, sa tête en triangle, ses yeux en amande et son nez à piquer les gaufrettes sont reconnaissables entre mille. Son apparence était toute désignée pour lui faire jouer les salauds perfides ou les victimes. Pourtant, tous ses rôles offrent à ses personnages une volonté dure comme fer, une force qui sort d'on ne sait où et une belle dose de résilience : elles en font la plupart du temps des antihéros qui triomphent en joker des obstacles placés sur leur route.

Geoffrey Ingham dans "Un goût de miel" (1961)

Murray Melvin (né en 1932) a reçu le Prix d'Interprétation à Cannes en 1962 pour son rôle d'un jeune homosexuel anglais qui se prend d'amitié pour une fille-mère ouvrière dans le formidable A taste of honey / Un goût de miel de Tony Richardson. Ken Russell ne s'y est pas trompé et a fait de lui un de ses acteurs fétiches, lui autorisant un jeu de toutes les outrances (qui l'a vu les narines frémissantes d'hystérie en Father Mignon, l'apothéose de sa carrière, dans The Devils / Les Diables, ne peut pas l'oublier). Stanley Kubrick, lui aussi, lui a fait porter la robe ecclésiastique - celle qui lui va le mieux, assurément - dans Barry Lyndon.

Father Mignon dans "Les Diables" (1971)

Le cinéma n'a malheureusement pas su l'exploiter à sa pleine mesure et c'est sur la scène et à la télé que Murray Melvin a été le plus visible au long d'une carrière de déjà cinquante ans, plutôt dans des seconds rôles dont il ne fait qu'une bouchée de ses lèvres pincées. Son inquiétant personnage dans quelques épisodes de la série Torchwood de la BBC l'a fait découvrir à la jeune génération (qui d'ailleurs s'en fout).

Murray Melvin est l'un des acteurs les plus excentriques et fascinants du cinéma britannique (et qui plus est, doté d'un sens de l'humour camp ravageur dans ses interviews) : ses apparitions inattendues au détour d'un film me ravissent comme peu d'autres (l'autre jour, par exemple, dans Alfie de Lewis Gilbert). Il est l'essence même de la "Cult Movie Star" et figure à sa place tout en haut de ma liste personnelle. En écrivant ces lignes, j'ai presque envie de lui envoyer une photo de lui pour qu'il me la dédicace. C'est dire si je l'aime.

Bilis Manger dans "Torchwood" (2007)

5 novembre 2010

Films vus par moi(s), novembre 2010


*** excellent / ** bon / * moyen / 0 mauvais

Hunted / Rapt (Charles Chrichton, 1952) **
La belle photographie N&B héroïse le décor de l'Angleterre de l'après-guerre (ruines et logements poulaires londoniens, villes industrielles provinciales, campagne et côte écossaises) dans ce film désespéré mais jamais mièvre sur un meurtrier (Bogarde) accompagné d'un jeune enfant fugueur pourchassés à travers le pays. DVD

Fellini-Satyricon (Federico Fellini, 1969) ***
L'impact visuel de l'errance fellinienne est imparable : revoyant le film après plus de vingt ans, ses images, enfouies dans ma mémoire, ont ressurgi, intactes. Et la vision désabusée sur la chute prévisible de la Révolution Sexuelle des Sixties autant que celle de la Rome antique est plus fascinante aujourd'hui qu'hier. Une oeuvre sans pareille. DVD

A cry in the dark / Un cri dans la nuit (Fred Schepisi, 1988) *
Une adventiste est accusée d'avoir tué son bébé qui, selon elle, a été enlevé par un chien sauvage à Ayers Rock. Un fait-divers réel, un procès fleuve et une personnalité qui défrayèrent la chronique australienne dans les années 80 : le film raconte tout cela, comme dans un téléfilm. Streep, une fois de plus, porte tout sur ses épaules. DVD

L'ennemi naturel (Pierre Erwan Guillaume, 2004) *
En enquête près de Plouescat, un jeune lieutenant marié (Lespert) est attiré par le macho (Recoing) qu'il soupçonne du meurtre de son fils et perd les pédales de sa propre identité. Les maladresses des choix de réalisation (plans inutilement longs, inserts de fantasmes, artifices de la photo...) ruinent le sujet, pourtant original. C'est dommage. DVD

Toy story 3 (Lee Unkrich, 2010) **
Les jouets d'Andy reprennent du service et si la technique est brillante, le scénario malin et le rythme endiablé, le sentiment de redite m'a empêché d'être enthousiasmé comme j'aurais aimé. C'est juste cet effet de répétition qui m'a un peu gêné parce qu'évidemment, cela reste le haut du panier de l'animation contemporaine. Je sais. DVD

Breaking bad, Saison 1 (AMC, 2008) ***
Un prof de chimie cancéreux, sa femme enceinte et leur fils ado handicapé léger ne sont pas des héros communs pour une série TV. Le prof (Cranston, excellent) se lance dans le trafic de drogue pour payer sa chimio et assurer l'avenir de sa famille : à la fois tragique, comique et touchant, chaque scénario est une merveille d'écriture. DVD.

Rakkauden risti / The cross of love / La croix de l'amour (Teuvo Tulio, 1946) **
Une innocente fille de phare est emmenée à la ville par un beau-parleur qui la jette sur le trottoir une fois déflorée. Comme dans les autres films de Tulio, le mélo ne rend que son jus, écrasé par le style inimitable fait de gros plans, de bouts de ficelle, de sensualité débridée et de symbolisme à la truelle (la pécheresse crucifiée). DVD

The human centipede (Tom Six, 2009) ***
Fusion dérangée de comédie (un peu) et d'horreur (beaucoup), ce film hollandais qui raconte le calvaire de trois touristes enlevés par un chirurgien dément qui les coud par la bouche et l'anus pour en faire un mille-pattes humain réussit à repousser les limites de l'inconfort. Le style est clinique, l'acteur halluciné et le spectateur, lui, sonné. DVD

Northwest Passage / Le Grand Passage (King Vidor, 1940) **
L'imposante présence de Tracy, les paysages, les scènes de la traversée du marais et des rapides et le Technicolor donnent à cette odyssée de Rangers dans l'Amérique coloniale un air de livre d'aventures illustré. La longue séquence centrale de la destruction du village indien en fait, elle, un classique aux frontières du western. DVD

Mad Men, Saison 4 (AMC, 2010) ***
Toujours aussi excitante, ma série TV préférée s'ouvre cette saison à plus de péripéties tout en évoquant avec finesse l'évolution sociale, économique et culturelle du milieu des Sixties. Le casting est toujours aussi étincelant, comme la réalisation et si la clôture de l'épisode final est plus faible que les autres, peu importe. Mad Men est génial. Streaming

Levoton veri / Restless blood / Amour défendu (Teuvo Tulio, 1946) ***
Dans cet invraisemblable mélo finlandais, une bourgeoise aveugle retrouve la vue sans le dire à son mari qui la cocufie chez eux avec sa soeur. La mise en scène quasi post-moderne et le jeu outrancier de l'actrice Linnanheimo font du film une expérience saisissante. Le cinéma hystérique de Tulio atteint ici les sommets du camp. DVD

Life during wartime (Todd Solondz, 2009) **
Reprenant les personnages de son formidable "Happiness" (1998), mais avec des acteurs différents, Solondz dresse le portrait d'une famille aux prises avec ses fantômes. En une succession de conversations à la fois très dérangeantes et très drôles, il tisse une comédie sombre sur la souffrance des uns par les actes des autres. DVD

Splice (Vincenzo Natali, 2009) *
Un couple de chercheurs créé un hybride en fusionnant des ADN humains et animaux, pour leur malheur. Natali n'est pas Cronenberg : son idée de départ, intrigante, est ruinée par la stupide dernière demi-heure d'action obligée. Il y avait de quoi faire bien mieux mais la créature adulte, jouée par une actrice, vaut le coup d'oeil. DVD

Yoyo (Pierre Etaix, 1965) **
L'esprit absurde et poétique du cirque traverse ce joli film d'un somptueux noir et blanc où Etaix joue un père et son fils qui font la navette entre le château et la roulotte. Les gags se succèdent par petites touches, légers comme des bulles de savon. Seul le thème musical, suremployé, est assez énervant mais c'est peu de chose. DVD

The loss of a teardrop diamond (Jodie Markell, 2008) *
Sur un (faible) scénario inédit de Tennessee Williams, un mélo sudiste anachronique avec une héritière névrosée éperdue d'un bogosse sur fond de bal des débutantes. La réalisatrice s'est crue investie d'une mission de résurrection et a accouché d'un festival de camp involontaire : outrance, surjouage et accents hilarants à gogo. DVD

Black death (Christopher Smith, 2010) *
L'Angleterre en 1348 : des soldats chrétiens rejoignent un village épargné par la peste pour comprendre pourquoi. Un film dans l'esprit Hammer mais saigné de sa poésie, de son humour british et de ses pépées. Mais avec du gore en plus et Van Houten qui semble sortie d'un autre film. Un sujet intéressant mais un traitement décevant. DVD

Wise blood / Le Malin (John Huston, 1979) **
Dourif est ébouriffant dans le rôle d'un petit prédicateur paumé mais le film, qui oscille entre farce et pamphlet, se perd dans un propos assez confus qui tient le spectateur à distance malgré la galerie d'excentriques et d'excentricités. Très littéraire et d'une ambiance en demi-teinte, c'est l'un des films les plus énigmatiques de Huston. DVD

Frightmare (Pete Walker, 1974) **
Une superbe photo et la présence d'une fascinante actrice (Keith) dans le rôle de la vieille psychopathe (tueuse et cannibale) sont deux atouts majeurs de ce thriller d'horreur qui s'engage contre les dérives de la psychiatrie libérale. C'est gore, sans excès, et sacrément efficace. Un film rare, culte depuis longtemps en Angleterre. DVD

Zombieland / Bienvenue à Zombieland (Ruben Fleischer, 2009) **
On rit de bon coeur avec cette comédie horrifique, road-movie sans queue ni tête dans une Amérique livrée à des zombies véloces. Le scénario n'a aucune importance : seul l'amusement potache compte, porté par des acteurs tous excellents, un rythme effréné et l'un des meilleurs caméos du cinéma récent. Vraiment sympathique. DVD

The New World / Le Nouveau Monde (Terrence Malick, 2005) *
Le sujet, la reconstitution historique, le casting, la photo, le supplément d'âme : tout aurait dû faire de ce film un chef-d'oeuvre. Mais Malick a fait la bêtise de faire faire la gueule à ses personnages du début à la fin et d'exprimer leurs tergiversations existentielles par d'insupportables voix-off chuchotantes. Le film ne s'en remet pas. DVD

12 octobre 2010

Show boating


La très attendue reprise actuelle de Show Boat au Théâtre du Châtelet à Paris m'a permis de découvrir "live" ce musical qui a marqué d'une pierre noire l'histoire de Broadway et du genre tout entier. Lors de sa première au Ziegfeld Theatre le 27 décembre 1927, Show Boat révolutionnait la comédie musicale en proposant une histoire de quatre couples se déroulant sur quarante ans, des morceaux musicaux véritablement intégrés à la narration, une dénonciation audacieuse de la ségrégation et la présence simultanée sur scène d'interprètes blancs et noirs. Jerome Kern (à la musique) et Oscar Hammerstein II (au livret et aux lyrics) n'avaient eu qu'une année pour adapter à la scène le roman à succès d'Edna Ferber, paru en 1926. Ils accouchèrent d'un chef-d'oeuvre dont les airs ont traversé les décennies pour devenir des standards du musical américain : "Cotton Blossom", "Make believe", "You are love", "Bill" sont reconnaissables dès leurs premières notes. "Can't help lovin' dat man" et "Ol' man river" (la version de Judy Garland est époustouflante) sont, quant à eux, des mètres-étalons du genre.

La production du Châtelet, venue d'Afrique du Sud (elle a été montée pour la première fois par le Cape Town Opera en 2005), reprend la version de la reprise de Broadway de 1946. Car Show Boat a connu une histoire aussi tumultueuse que celle de ses personnages : la production originale de 1927 durant près de 4h15, les reprises suivantes ont été fortement raccourcies, un certain nombre de morceaux modifiés (notamment dans leurs paroles au contenu trop racial) ou simplement supprimés. La version de 1946 - et donc celle du Châtelet - trouve un équilibre satisfaisant entre celle de 1927 et celles, beaucoup plus courtes, qui ont juste suivi. Je reprocherais quand même à la production du Châtelet une mise en scène un peu vieillotte et quelques voix "moyennes". C'est seulement en 1988 qu'EMI a ressorti en CD le musical tel qu'il avait été conçu à l'origine par Kern et Hammerstein (c'est aujourd'hui la version de référence, dirigée par John McGlinn).


Show Boat est un splendide musical qui jette le pont entre plusieurs types de spectacles, du vaudeville de la fin du XIXe siècle à la comédie musicale classique. Il contient des réminiscences de l'opérette viennoise, du blues, du gospel, du jazz, de la chanson populaire et du grand opéra. C'est une tragédie parsemée de mélodrame et de comédie. Il forme les racines de tout ce qui suivra à Broadway et dans le West End. En 1927, Kern et Hammerstein (et Ziegfeld) savaient qu'ils avaient de l'or entre les doigts et qu'on se souviendrait longtemps de leur création. Ils avaient raison : leur Show Boat est insubmersible.

Show Boat a été adapté trois fois au cinéma : en 1929 (Harry Polard / Universal), 1936 (James Whale / Universal) et 1951 (George Sidney / MGM). Je n'ai pas vu la version de 1929, je n'aime pas la version de 1951, beaucoup trop molle dans ses orchestrations et faible dans son casting, mais je considère la version de 1936 comme une réussite totale et l'un des meilleurs musicals des Thirties, qui n'en est pas avare. C'est d'ailleurs incompréhensible qu'elle soit encore inédite en DVD (mais on peut la voir sur YouTube).

Alors, juste pour le plaisir, voici ci-dessous l'exaltant morceau "Can't help lovin' dat man" du Cape Town Opera (Châtelet).



Et sur YouTube, allez voir le même morceau dans le film de James Whale (ici : http://www.youtube.com/watch?v=r5WEQ8j1Me0). Deux exemples qui montrent à quel point un musical scénique, entre les mains d'un réalisateur inspiré, peut devenir un sublime morceau de cinéma (le cake-walk d'Irene Dunne, qui semble improvisé, est à mon avis l'un des moments les plus enthousiasmants de toute l'histoire du musical). Il faut dire que le Show Boat de Whale avait un casting à se damner : dans une même scène, on a Irene Dunne, Helen Morgan, Hattie McDaniel et Paul Robeson. Est-il nécessaire d'en dire plus ?

2 octobre 2010

Films vus par moi(s), octobre 2010


*** excellent / ** bon / * moyen / 0 mauvais

Garden of Evil / Le jardin du Diable (Henry Hathaway, 1954) **
Le Cinemascope, le Technicolor et les étonnants paysages mexicains ravissent l'oeil et servent beaucoup ce film westernisant sur cinq aventuriers qui affrontent une Nature hostile peuplée d'ombres et eux-mêmes. Si Cooper et Widmark sont excellents, Hayward (qui surjoue comme toujours), l'est moins. Un film atypique aux splendides images. DVD

Kids (Larry Clark, 1995) **
C'est à la fois fasciné et dépité qu'on regarde ce film sur un groupe d'ados désoeuvrés de Manhattan dont l'été se résume à sexe, drogue, alcool et skate. Sevigny incarne le personnage dont la triste histoire sert de trame narrative à l'ensemble mais le ton reste néanmoins documentaire et donc particulièrement dérangeant. DVD

Okuribito / Departures (Yojiro Takita, 2008) **
Drôle de genre que ce film dont on ne sait pas bien s'il s'agit d'une comédie, d'un mélodrame ou d'une arnaque. Un jeune homme prépare les morts avant leur crémation et ouvre les yeux sur l'humanité des vivants. La beauté des images et l'originalité du sujet l'emportent sur les facilités de la musique et des touches poétisantes. DVD

La poison (Sacha Guitry, 1951) ***
Guitry règle ses comptes avec la Justice et l'opinion publique dans un des chefs-d'oeuvre dont il avait le secret. Un scénario anticonventionnel au possible, des dialogues étincelants et le jeu génial de Simon ne cessent d'enthousiasmer, même après plusieurs visions. Et ce générique en forme d'hommage à l'équipe du film ! DVD

Love actually (Richard Curtis, 2003) 0
Une douzaine de personnages en quête d'amour, une B.O. truffée de morceaux de tubes, des bons sentiments à la pelle (on doit osciller sans cesse entre rires et larmes) et un manque de sincérité total : Curtis fait son cinéma habituel et la fabrication montre toutes ses coutures. Le beau personnage incarné par Thompson surnage. DVD

The statue / Le plaisir des dames (Rodney Amateau, 1970) **
Un prix Nobel dont la statue officielle (un nu héroïque) a été sculptée par son épouse n'y reconnaît pas son sexe et, jaloux, cherche avec l'aide de la CIA celui qui a servi de modèle. Une comédie graveleuse où Niven cachetonne en regardant ce qu'il y a dans les slips des copains. L'idiotie de l'ensemble, j'avoue, est assez réjouissante. DVD

Hausu / House (Nobuhiko Obayashi, 1977) *
Un délire visuel pop-kitsch-anime autour de sept collégiennes japonaises en visite chez l'inquiétante tante d'une d'entre elles dont la maison de campagne est cannibale. C'est plein d'idées et d'amusants effets et décors mais cela ressemble à une vidéo sous acide étirée sur 85 minutes. J'ai été un peu intrigué au début puis très vite saoûlé. DVD

The boy in the striped pyjamas / Le garçon au pyjama rayé (Mark Herman, 2008) 0
Tout est trop faux et trop propre dans la réalisation de ce film manipulateur sur l'amitié improbable entre le jeune fils du directeur d'un camp de concentration nazi et un jeune prisonnier juif, séparés par les barbelés. Mais ce sont surtout les dernières scènes, abusant de suspense, qui sont d'une incroyable maladresse. DVD

Signore & signori / Ces messieurs dames (Pietro Germi, 1966) ***
Germi porte l'estocade à la bourgeoise nord-italienne (celle de Trévise en l'occurence) avec cette comédie au vitriol et en trois actes, Palme d'Or conspuée de Cannes 1966. Adultère, prostitution, lettres anonymes, corruption, amoralité... s'enfilent comme des perles par la grâce d'un scénario au cynisme stupéfiant. Du cinéma carnassier. DVD

Matinee / Panic sur Florida Beach (Joe Dante, 1993) **
Un film sur un homme-fourmi ("Mant!") arrive dans un petit ciné de Floride sur fond de crise des missiles de Cuba : cet hommage drôle, sincère et très bien vu (on croirait souvent voir un film de 1963) aux navets de SF des années 60 et à leurs producteurs fous de gimmicks dégage un charme irrésistible. Goodman y est formidable. DVD

Alfie (Lewis Gilbert, 1965) **
A Londres au milieu des Sixties, un trentenaire égocentrique séduit et abandonne plusieurs femmes avant d'en payer les conséquences. Le film commence comme une comédie épicée puis s'oriente vers le drame avec assurance. Et ça marche. Caine est splendide (surtout quand il prend à partie le spectateur) et Winters "steals the show". DVD

The social network (David Fincher, 2010) ***
L'efficacité du scénario, l'excellent casting et la réalisation magistrale font de ce film sur les débuts de Facebook un futur classique. Fincher transforme un sujet à priori peu cinématographique en un thriller psychologique haletant et nous met sous les yeux la mutation en cours de la société dans laquelle nous vivons. Brillant. Ciné

But I'm a cheerleader (Jamie Babbit, 1999) *
Comme pour "Saved!", c'est le genre de petit film qui milite avec humour et clichés contre l'intolérance et pour le droit à la différence. Ici, une jeune lesbienne est placée par ses parents dans une centre de réhabilitation : "Le droit chemin". Ca parle sans doute à certains ados (et c'est tant mieux) mais c'est loin d'être du John Waters. DVD

Le sang à la tête (Gilles Grangier, 1956) **
Gabin, fidèle à lui-même dans un rôle atypique, est un riche self-made man cocu et raillé par ses voisins de La Rochelle dans cette adaptation de Simenon superbement dialoguée par Audiard qui tape à la fois sur la bourgeoisie, la populace et la valetaille de province. C'est du cinéma de papa, bien sûr, mais qu'est ce que c'est bien ! DVD

Tout ce qui brille (Géraldine Nakache & Hervé Mimran, 2010) ***
Ce petit film, sans doute basé sur un vécu personnel de sa scénariste/réalisatrice/actrice, dresse un portrait sensible de l'amitié entre deux filles de banlieue qui rêvent d'une autre vie. Porté par la vitalité de ses deux interprètes principales, c'est fin, drôle et touchant. Une très bonne surprise dont le succès public est justifié. DVD

Saved! (Brian Dannelly, 2004) *
L'originalité de ce high-school movie est d'être situé dans un collège chrétien intégriste. Les élèves minoritaires (une jeune fille enceinte, un gay, une juive, un paralysé - on entrevoit même un nain -) s'y serrent les coudes pour affronter la majorité des Born Again. Cela reste au final une comédie prévisible sur l'altérité et la tolérance. DVD

The bad lieutenant: Port of call - New Orleans (Werner Herzog, 2009) **
Un faux remake tragi-comique du film de Ferrera réalisé par Herzog entre deux documentaires. Cage y est au sommet en flic drogué et sans ethique (mais avec un coeur d'artichaut) et le décor de La Nouvelle Orléans post-Katrina, alligators et iguanes compris, convient à merveille aux personnages abîmés dans leurs corps et âmes. DVD

Lourdes (Jessica Hausner, 2009) ***
Subtilement ironique mais jamais moqueur, ce beau film sur un groupe de pèlerins de Lourdes confronté à une guérison - celle de Testud, excellente - est très théâtralisé (la réalisatrice a été assistante de Haneke), visuellement splendide et assez énigmatique dans son message. Chaque spectateur en aura sa propre interprétation. DVD

19 septembre 2010

Douglas & Joan

Douglas Fairbanks Jr. et sa femme Joan Crawford
sur la plage de Santa Monica en 1929
(Nicholas Murray)

Son visage à elle irradié de soleil, son visage à lui baigné de l'ombre d'une inquiétude ambigüe. Et le détail de leurs mains qui se touchent sur le sable du Pacifique. J'adore cette photo.

7 septembre 2010

Heroes of mine : Jon-Erik


Jon-Erik Hexum : je ne pense pas que grand monde se souvienne (mais il a tout de même quelques fans irréductibles - dont moi - et quelques sites web dédiés ici ou là) de ce mannequin-acteur au nom de héros de série TV des années 80 (ça tombe bien car c'en était un). Sa chute brutale fit en son temps plus de bruit que son ascension rapide au soleil d'Hollywood.

De temps en temps, je repense à Jon-Erik et par conséquent, à ce jour d'octobre 1984 où, en jouant par désoeuvrement avec un pistolet-accessoire sur le plateau de la série de CBS Cover Up, il s'est accidentellement tiré une balle à blanc dans la tête en mettant un point final à une carrière prometteuse qui venait de commencer. Il allait avoir 27 ans. Je me rappelle qu'à l'époque, je me faisais de l'argent de poche (pas mal d'ailleurs !) en donnant des cours particuliers à deux gosses plutôt sympas d'une riche famille d'expats japonais près du Parc Monceau et la gamine, qui devait avoir treize-quatorze ans, avait acheté dans sa détresse le "Ciné-Revue" qui faisait un papier de plusieurs pages sur l'événement en racontant notamment en détail comment les yeux bleus et le coeur de Jon-Erik avaient été transplantés sur des patients en attente. Nous avions dévoré le magazine sur le temps d'étude en nous lamentant sur la cruauté des Dieux. Une fausse rumeur avait même circulé quelque temps après comme quoi le coeur de notre (anti-)héros avait été donné à un type qui avait été plus tard condamné pour assassinat et exécuté sur une chaise au Texas : un scénario digne d'un John Waters de la grande époque !.


De Jon-Erik, qui tombait facilement la chemise dans tous ses rôles pour le bonheur des dames, je n'ai pas vu grand chose (mais il n'y a pas grand chose à se mettre sous la dent de toutes façons) à part le très campy The making of a male model (1983), son magnus opus, le téléfilm qui l'avait lancé et où il partageait la vedette avec Joan Collins et Kevin McCarthy. Il y incarne un cowboy innocent et sexy du Nevada découvert par un agent (Collins) qui l'emmène à New-York pour le mettre dans son lit et le lancer dans le mannequinat. Le genre de film qui se bonifie avec l'âge (on peut le trouver sur YouTube) et dont on dit qu'on n'en fait plus des comme ça. Enfin, un téléfilm et deux séries, ça ne fait pas vraiment une carrière. Jon-Eric Hexum n'aura donc eu qu'un destin.


Alors, que reste-t-il de Jon-Erik Hexum, vingt-six ans plus tard ? Une poignée d'extraits TV et quelques interviews de lui sur YouTube (il n'avait pas l'air con) plus deux yeux et un coeur qui doivent encore bien se balader quelque part, aux Etats-Unis ou ailleurs. Et il y a aussi les photos bien sûr, celles d'un beau garçon américain d'origine norvégienne qui semble y incarner dans son assurance naïve un peu de la fragile invincibilité des Eighties. Je les aime bien ces photos de Jon-Erik (qui me rappelle tant Bruno S., mais ça c'est une autre histoire). J'espère que vous les aimerez aussi.

Jon-Erik Hexum (1957-1984)

3 septembre 2010

Miss Thompson vs. Miss Hepburn


Emma Thompson, 51 ans, est actuellement en train d’écrire une nouvelle version de My Fair Lady dont Carey Mulligan (An Education) sera l’interprète principale avec le personnage d’Eliza Doolittle, un rôle qui fit la gloire d’Audrey Hepburn dans le film de George Cukor en 1964.

Cela ne mériterait pas une brève sur ce blog… mais il y a plus et c’est pour ça que j’en parle. Car Miss Thompson n’aime pas beaucoup Miss Hepburn et (fait assez rare dans un milieu professionnel qui se plaît à entretenir l’illusion d’une cohésion collégiale), elle l’a fait savoir dans une interview au "Hollywood Reporter" et à "Daily Variety" à l’occasion de la pose de son étoile sur le Hollywood Walk of Fame, le 6 août 2010. Elle n’aime pas non plus la version de My Fair Lady par Cukor et se rapprochera dans son scénario de l’original de l’histoire : la pièce « Pygmalion » de George Bernard Shaw.

Emma Thompson a donc déclaré dans un anglais ô combien insulaire (je ne traduis ci-dessous que l'idée des propos de Miss Thompson, pas leurs intraduisibles nuances) à propos d’Audrey Hepburn en général et de My Fair Lady en particulier :

“I'm not hugely fond of the film. I find Audrey Hepburn fantastically twee.” (Je ne suis pas une fanatique du film. Je trouve qu’Audrey Hepburn est incroyablement “twee”).

Quand "The Hollywood Reporter" lui a demandé ce que “twee” signifiait, Thompson a répondu : “Twee is whimsy without wit. It is mimsy-mumsy sweetness without any kind of bite. And that's not for me”. (“Twee”, c’est l’excentricité sans l’esprit. C’est le cucul sans le mordant. Et ça ne m'intéresse pas).

Puis elle a repris sur Audrey : “She can't sing and she can't really act, I'm afraid. I'm sure she was a delightful woman - and perhaps if I had known her I would have enjoyed her acting more, but I don't and I didn't, so that's all there is to it really.” (Je suis désolée mais elle ne sait pas chanter et elle ne sait pas vraiment jouer. Je suis sure que c’était une femme délicieuse, et peut-être que si je l’avais connue j’aurais mieux apprécié son jeu, mais je ne l’ai pas connue et je ne l’apprécie pas. C’est comme ça.)

Quant à My Fair Lady : “The film? I find it chocolate-boxy, clunky and deeply theatrical. I don't think that it's a film. It's the theatre piece put onto film. It was Cecil Beaton's designs and Rex Harrison that gave it its extraordinary quality.” (Le film ? Je trouve que c’est une boîte de chocolat, mal foutu et très théâtral. Ce n’est pas vraiment un film. C’est du théâtre filmé. C’est seulement la direction artistique de Cecil Beaton et Rex Harrison qui lui donnent son extraordinaire apparence.)

Avant de porter l’estocade : “I don't do Audrey Hepburn. I think that she's a guy thing. I'm sure she was this charming lady, but I didn't think she was a very good actress. It's high time that the extraordinary role of Eliza was reinterpreted because it's a very fantastic part for a woman.” (Je n’accroche pas à Audrey Hepburn. Je crois qu’elle est un truc de mec. Je suis certaine que c'était une dame charmante mais je ne pense pas qu’elle ait été une très bonne actrice. Il est grand temps que le splendide personnage d’Eliza Doolittle soit réinterprété parce que c’est un rôle fantastique pour une actrice.)

Les légions de fans d’Audrey Hepburn, évidemment, sont grimpés aux rideaux et ont voué Miss Thompson aux gémonies. Moi pas parce que je pense exactement comme elle, d’Audrey Hepburn en général et de My Fair Lady en particulier.


Audrey Hepburn, habillée pour l'hiver

1 septembre 2010

Films vus par moi(s), septembre 2010


*** excellent / ** bon / * moyen / 0 mauvais

Here we go round the mulberry bush / Trois petits tours et puis s'en vont (Clive Donner, 1967) **
Jamie, 17 ans, s'obsède à essayer de perdre sa virginité dans une ville nouvelle anglaise peuplée de filles peu farouches en mini-jupes. Typique du cinéma anglais pop des Sixties, ce petit film plein de fraîcheur et d'extravagance dans son fond et sa forme jouit d'un certain culte in England. Une time-capsule d'un temps d'insouciance. DVD

The docks of New York / Les damnés de l'océan (Joseph von Sternberg, 1928) ***
L'atmosphère nocturne reconstituée en studio et le style visuel sont les véritables héros du dernier film muet de von Sternberg. Bancroft et Compson, excellents dans les rôles des époux d'un jour, sont étonnants de retenue et la rare Baclanova est une présence fascinante. C'est un adjectif qui convient d'ailleurs à tout le film. DVD

Des hommes et des dieux (Xavier Beauvois, 2010) ***
Contemplatif et tendu à la fois, ce magnifique hommage aux moines assassinés de Tibhirine parle du don de soi, de la foi et du fanatisme, de la folie des hommes et du silence des dieux. La perfection de la mise en scène et du jeu des acteurs nous happent dès le début pour culminer dans une scène cathartique au son du "Lac des cygnes". Ciné

Passion Callas (Gérard Caillat, 1997) **
En réunissant documents rares, extraits de performances et interviews d'époque et nouveaux, ce documentaire long-métrage tisse une tragi-comédie qui s'attache notamment à la personnalité de la diva et aux réactions passionnelles qu'elle provoquait. Leyla Gencer ("La diva turca"), conclut son témoignage par une remarque vraiment hilarante. DVD

I love you, Man (John Hamburg, 2009) ***
La comédie de potes américaine actuelle dans ce qu'elle a de plus sympathique : un scénario malin, des situations graveleuses, un casting formidable et, derrière tout cela, une réflexion juste et sensible sur la masculinité et les liens de l'amitié. En revoyant le film après quelques mois, je suis retombé sous son charme, fou. DVD

Under the tuscan sun / Sous le soleil de Toscane (Audrey Wells, 2003) **
Un écrivain américain récemment divorcée s'installe en Toscane sur un coup de tête où elle subit le choc culturel attendu et retrouve la joie de vivre auprès d'autochtones et d'expatriés. Si on joue le jeu des clichés, le film fonctionne parfaitement, porté par Lane et ses partenaires. Un feel-good movie dans la meilleure tradition du genre. DVD

Sieg im Westen / Victoire à l'Ouest (Svend Noldan & Fritz Bruntsch, 1941) **
Le premier et le plus célèbre long-métrage documentaire nazi de propagande militaire (sorti en Allemagne quelques mois après l'Armistice de 1940) montre l'avancée des troupes sur tous les fronts de l'Ouest jusqu'à la chute de Paris, "tombée comme un fruit mûr". Tendancieux et manipulateur évidemment, mais pas encore enragé. DVD

The messiah of evil / Dead people (William Huyck, 1973) **
Un étrange film fantastique à petit budget transcendé par son utilisation du Cinémascope, du Technicolor et par l'inventivité des décors. L'histoire, qui panache "Carnival of souls" à "Night of the living dead" (avec un peu d'Antonioni et de Godard) est celle d'une héroïne du nom d'Arletty. Un film d'art et d'horreur, en quelque sorte. DVD

The Devils / Les Diables (Ken Russell, 1971) ***
Malgré les coupes imposées par la censure, ce film monstre sur les Possédées de Loudun reste l'un des plus grands moments d'hystérie de l'histoire du cinéma. Quarante ans après sa sortie, il continue à stupéfier et à ravir par son audace et sa créativité. Reed et Redgrave se surpassent et les décors de Jarman sont à tomber. Génial. DVD

Religulous (Larry Charles, 2008) 0
L'insupportable stand-up comedian Maher interviewe à charge des représentants (et opposants) du Judaïsme, du Christianisme et de l'Islam un peu partout dans le monde pour nous montrer l'absurdité des croyances religieuses. Moqueur et condescendant avec ses victimes, il prêche pour ses propres convertis et se rengorge. DVD

Valhalla rising / Le guerrier silencieux (Nicolas Winding Refn, 2009) *
Je suis incapable de dire s'il y a une vraie vision ou une pose puante - ou les deux - dans ce délire danois sur un groupe de Vikings qui aborde l'Amérique. La lenteur soporifique (le sommeil menace sans cesse) est traversée d'éclairs d'extrême violence et de flashs colorés. Mais les paysages d'Ecosse sont d'une splendeur inouïe. DVD

Waitress (Adrienne Shelly, 2007) 0
Enceinte, une serveuse mal mariée apprend à aimer l'enfant qu'elle porte. La réalisation anodine et les acteurs médiocres m'ont fait décrocher de cette comédie douce-amère qui partait sans doute d'un bon sentiment. La réalisatrice, qui joue dans son film, s'est faite assassiner peu avant sa sortie : une ombre rejaillit sur l'ensemble. DVD

Reunion in France / Rendez-vous en France (Jules Dassin, 1942) **
Réalisé dans l'urgence au plus noir de la guerre, un film de propagande (panaché à un women's picture) à la gloire de la Résistance qui réserve des surprises dans le casting (Crawford, Wayne), le scénario absurde et le Paris de l'Occupation reconstitué à Hollywood. Un exemple intéressant de produit de studio engagé. DVD

Cameraman: The life and work of Jack Cardiff (Craig McCall, 2010) **
Jack Cardiff (1914-2009) fut l'un des plus talentueux directeurs photo du cinéma, notamment en Technicolor. "Black Narcissus", "The Red Shoes", "The Vikings", c'est lui. Ce documentaire lui laisse longuement la parole et nous présente un homme humble et passionné dont l'art et les astuces techniques continuent à émerveiller. DVD

Ride with the Devil / Chevauchée avec le Diable (Ang Lee, 1999) ***
J'ai revu quelques mois après sa première vision ce film méconnu sur la Guerre de Sécession (autour des guérillas civiles à la frontière Kansas-Missouri) qui fusionne des thématiques atypiques du genre dans une réalisation subtile alternant violence et intimisme. Il reste l'une de mes plus belles découvertes de ces dernières années. DVD

I love you Phillip Morris (John Requa & Glenn Ficarra, 2009) ***
Les obsessions de l'Amérique contemporaine passent à la moulinette de ce film qui entraîne le spectateur sur des chemins aussi tordus que son héros gay et imposteur, interprété par un Carrey en pleine forme. Comédie, drame et provocation tout à la fois, une oeuvre très singulière inspirée - le croirait-on ? - d'une histoire vraie. DVD

An affair to remember / Elle et lui (Leo McCarey, 1957) *
Malgré l'alchimie entre Kerr et Grant (aux jeux surprenants), le merveilleux passage chez la grand-mère et la subtile retenue de la réalisation, le film pâtit d'un écueil du scénario : l'absurde conduite du personnage de Kerr dans la seconde partie. Ca irait dans un mélodrame, ça coince dans ce récit intimiste et le ruine. DVD

Elvis (John Carpenter, 1979) **
Mis en chantier un an seulement après la mort du King, ce biopic de près de 3h s'attarde plus sur la vie privée d'Elvis, de son enfance à son comeback à Las Vegas en 1969, que sur sa musique. Russell est excellent (sans imiter son modèle) mais c'est surtout le sens du cadre et les choix chromatiques de Carpenter qui impressionnent. DVD

Seance on a wet afternoon / Le rideau de brume (Bryan Forbes, 1964) ***
Une médium déséquilibrée pousse son mari à enlever une petite fille pour pouvoir aider les parents de celle-ci à la retrouver. Plus qu'un thriller gothique, c'est un drame de la folie joué par deux acteurs au sommet : la trop rare Stanley et Attenborough. Une des perles (noires et inquiétantes) oubliées du cinéma britannique des Sixties. DVD

18 août 2010

Prodigal sons (Kimberly Reed, 2008)


Je ne sais pas si vous avez entendu parler de ce documentaire : Prodigal sons. C’est dans l’excellent blog américain "Jew Eat Yet" ? que je l’avais vu mentionné il y a près de deux ans déjà et depuis, j’avais essayé de le dénicher sans succès. Un triomphe dans la plupart des festivals dans lesquels il est passé (quelques critiques assassines aussi, ça va toujours avec), un site web dédié (http://www.prodigalsonsfilm.com/), l’énergie de sa communicante réalisatrice et un buzz continuel dans le webspace du cinéma alternatif m’avaient vraiment aiguisé l’intérêt. Sorti en DVD aux Etats-Unis fin juillet dernier, j’ai enfin pu le voir et l’expérience a répondu à mes attentes. Et au-delà.

Prodigal sons est un documentaire de 86 minutes sur un sujet des plus banals qui soit quand on a une caméra à la main et une occasion de se retrouver en famille : le portrait de cette famille justement, avec ce que cela peut présager d’originalités mais aussi, en même temps, de lieux communs. Toutes les familles ont des polichinelles dans le placard.

Le film de Kimberly Reed, tout en restant dans les codes structurels bien calibrés du reportage familial, les fait pourtant exploser par les invraisemblables (et pourtant vraies) personnalités et identités des quelques personnages auquel il s’attache et par ses brusques changements de cap. Comme l’a remarqué très justement la critique de "Time Out New York", Prodigal sons est un film doté de twists outranciers dignes d’un mélodrame d’Almodovar. Seulement Almodovar est dans la fiction, Reed dans la réalité. Et en voyant le film, on doit presque se pincer pour y croire.

Attention, les paragraphes ci-dessous déflorent les révélations de Prodigal sons. Il n’est tout simplement pas possible de parler du film sans les évoquer. Pour celles et ceux (et les autres) qui souhaitent garder intact la stupeur de la découverte, commandez et regardez le film d’abord. Vous reviendrez à cet article par la suite. Vous aurez été prévenus.

La réalisatrice Kimberly Reed (née en 1967)

En 2008, la réalisatrice américaine Kimberly Reed retourne pour la première fois depuis dix ans dans la ville où elle a grandi, Helena (dans le Montana), pour participer à la réunion des vingt ans des anciens élèves de sa High School et pour rendre visite à sa mère. Elle a demandé à ses deux frères d’y être aussi en leur annonçant qu’elle envisageait de réaliser un film à l’occasion de leurs retrouvailles. Dans la voiture qui s’approche d’Helena, Kimberly semble quelque peu angoissée à l’idée de ce qui l’attend.

D’abord parce que ses anciens amis de collège ne connaissent pas du tout Kimberly Reed : ils n’ont que le souvenir de Paul McKerrow, le quaterback star de l’équipe de football américain de leur lycée au milieu des années 80. Ils ont bien sûr entendu parler de sa « transition » mais ont du mal à imaginer leur ex-athlète au féminin. Car Kimberly Reed est transsexuelle : Paul McKerrow a quitté le Montana après la fin de ses études secondaires pour effectuer sa transition et commencer sa nouvelle vie à San Francisco, puis à New York où elle réside et travaille depuis plus de dix ans. Malgré ses craintes, la réunion des anciens élèves se passe parfaitement bien et Kimberly répond aux questions des uns et des autres qui semblent sincèrement heureux de la retrouver sous sa nouvelle identité. Son meilleur ami de l’époque se rappelle avec humour leurs sorties entre potes et son ancienne girlfriend la regarde avec tendresse, seulement interloquée que Kimberly soit venue à la réunion accompagnée de sa partenaire, Claire : elle lui demande (question légitime et abyssale) pourquoi elle est devenue femme si c’est pour être lesbienne ?

Kimberly revient sur le terrain de foot de son lycée et nous pose la question terrible : peut-on revenir vers ce (ceux) qu'on a quitté(s) ?

Kimberly est aussi angoissée, parce qu’elle va retrouver Marc, son frère aîné, et que leurs relations n’ont jamais été très bonnes. Marc est le premier enfant de la famille, un enfant adopté. Kimberly (Paul à l’époque) est née juste un an après l’arrivée de Marc et celui-ci a toujours considéré son cadet comme un rival pour l’amour de leurs parents : leurs relations de jeunesse en ont toujours pâti. Et surtout, à 21 ans, Marc a été victime d’un grave accident de voiture dont les séquelles ont nécessité une chirurgie au cerveau : souffrant d’instabilité psychique, il est proie à de brusques accès de violence et de pertes de mémoire qui sont partiellement traités par une impressionnante pharmacopée. Kimberly appréhende leurs retrouvailles qui, en effet, vont se révéler conflictuelles puisque Marc se plaît à revivre mentalement son passé « normal » d’avant son accident alors que Kimberly, elle, ne veut plus entendre parler de cette époque où elle se sentait mal dans son corps de garçon. Leur frère cadet, Todd, né un an après Paul (Kimberly) et qui est aussi aux retrouvailles, reste à distance des tensions entre son frère et sa sœur : il a choisi depuis longtemps de vivre son homosexualité tranquille à San Diego. Trois autres femmes sont présentes dans le film : la mère, l’amie de Kimberly et la femme de Marc. Elles sont les témoins actifs des événements qui vont se précipiter.


Kim (Paul) à gauche, Marc à droite et leurs parents à la fin des Sixties


Les scènes familiales se suivent, ponctuées par des crises de violence physique et verbale, des excuses et des pleurs. Des péripéties amplifiées par un stupéfiant coup de théâtre. Marc veut savoir depuis des années qui sont ses parents biologiques et Kimberly l’aide dans ses recherches, espérant que le fait de connaître la réponse lui procurera un peu de sérénité. La surprise est totale lorsque la famille apprend que Marc est en fait le petit-fils... d’Orson Welles et de Rita Hayworth (le fils de leur fille Rebecca). Ce même Marc qui avait été adopté, bébé, par les McKerrow après que sa mère Rebecca Welles l'ait abandonné. Kimberly décide alors de contacter Oja Kodar, la dernière compagne et la muse d’Orson Welles, qui vit maintenant en Croatie où elle les invite à venir la rencontrer. La rencontre est chaleureuse et émouvante (Oja Kodar pleure d’émotion en donnant à Marc des vêtements et souvenirs de son grand-père) et un réalisateur qui est sur place pour faire un documentaire sur Welles en profite pour interviewer Marc, le petit-fils tout juste retrouvé du génial cinéaste. Mais Marc blesse (inconsciemment ?) sa soeur en montrant à Oja et au réalisateur plein de photos de son enfance où apparaît partout Kimberly sous l’identité qu’elle veut effacer : Paul. Le retour aux Etats-Unis se fait dans la rancœur entre le frère et la sœur.

Orson Welles, Rita Hayworth et leur fille Rebecca en 1944
Marc est le fils de Rebecca


La seconde partie du documentaire s’attache plus au personnage de Marc, éclairé par son identité biologique nouvellement retrouvée. L’émotion et le stress de l’épisode croatien a provoqué chez lui une aggravation de son état psychique et les actes de violence se multiplient, jusqu’à une tentative d’étranglement de son frère Todd et une menace au couteau contre toute la famille rassemblée lors du réveillon de Noël. La police, appelée par sa mère, le fait mettre en prison où Kimberly va le visiter. Quelque temps plus tard, il est placé sous soins psychiatriques en maison de repos. Kimberly a décidé de prolonger son séjour dans le Montana et à chacune de ses visites à son frère, la caméra tourne et le film se construit. Dans les dernières scènes, lorsque Kimberly repart pour New-York, on comprend que l’avenir n’est pas bien engagé pour Marc et que l’hôpital psychiatrique risque de devenir sa résidence permanente. Les retrouvailles familiales prévues ont donc eu lieu mais la famille, au lieu d’être réunie, s’en est retrouvée irrémédiablement fracturée.

Marc, sa mère adoptive et sa soeur Kimberly

Voilà en quelques paragraphes le sujet de Prodigal sons, un documentaire qui réserve un nombre étonnant de surprises, de scènes et des thèmes d’une force peu commune. J’ai été complètement captivé par l’histoire (comment ne pas l'être ?) et bouleversé par la puissance des émotions qui s’en dégagent ainsi que par les personnalités de ses principaux protagonistes. Kimberly Reed, en prenant sa caméra pour aller filmer sa ville d’enfance et sa famille, a pris un sacré risque. Et c’est ce qui ajoute à la richesse et à la tension de ce documentaire hors-norme. Mais c’est aussi quelque chose qui me gêne, non pas dans la forme du film, mais dans son éthique.

En allant confronter son frère Marc et en lui faisant subir le stress d’un tournage (sans compter celui de la révélation de son illustre lignée), Kimberly joue avec le feu. Marc est malade psychiatriquement et le spectateur est témoin d’une bataille féroce basée sur la frustration et dont tous les participants n’ont pas les mêmes cartes en main. Les coups de théâtre successifs viennent pour la plupart des réactions de Marc aux événements qui lui arrivent et aux vieilles rancunes familiales, compliquées par son état instable. La maladie de Marc, si elle est bien le moteur du film, fait considérer celui-ci sous un angle déstabilisant pour le spectateur. Car il peut faire soupçonner Kimberly Reed de manipulation de Marc à des fins sensationelles. Et c’est ce qui me pose problème. C’est Kimberly qui savoure aujourd’hui, après les douleurs d’hier, le triomphe de son film dans les festivals où il est projeté. C’est elle qui est invitée par Oprah Winfrey pour en parler dans son émission en étant vue par des dizaines de millions de spectateurs dans le monde. Kimberly Reed a rencontré le succès avec Prodigal sons et s’est construite son identité de documentariste à succès grâce à son film stupéfiant. Par lui, elle s’assure sa carrière, sa sécurité et son identité tout en ayant tué une bonne fois pour toutes Paul McKerrow, le séduisant quaterback qu’elle était dans sa vie d’avant.


Mais Marc ? Il est mort le 18 juin 2010, un peu moins de deux ans après la première présentation du film au festival de Telluride, après une détérioration rapide de son état. Dans une scène très forte du film (et qui prend rétrospectivement une force supplémentaire), il accuse sa sœur de vouloir qu’il meure pour qu’elle n’ait plus, à chaque fois qu’elle le voit, à devoir affronter son propre passé. L’ombre tragique de Marc plane donc sur Prodigal sons pour qui le découvre aujourd’hui. Et on ne peut s’empêcher d’avoir un pincement au coeur quand on pense à la responsabilité de la cinéaste face à la détresse sur laquelle elle a braqué ses lumières. Marc et Kimberly ont passé une bonne partie de leur vie à s’affronter. Mais qui a eu le dernier mot ?

Kimberly aide Marc à mettre le gilet de son grand-père, Orson Welles
avec lequel il partage une ressemblance frappante

Prodigal sons est un film important, l'un des documentaires les plus extraordinaires - au sens propre du terme - de ces dernières années. Un film d'une profondeur vertigineuse qui s’imprime de façon durable dans la tête de ses spectateurs (en tous cas, il s’est imprimé dans la mienne). Le transsexualisme n’en est pas le sujet, pas plus que le retour, la famille, la folie, l’amour, la haine, Orson Welles ou Rita Hayworth. Tous ces thèmes sont présents dans le film. Mais l'oeil du cyclone de Prodigal sons est peut-être le cinéma lui-même, son pouvoir de fascination, de construction et de destruction. Et au-delà, celui de la responsabilité de l’artiste quand il travaille sur le vivant. Au risque d'obliger ses sujets à regarder le Soleil en face.




Le DVD de Prodigal sons est édité par First Run Features (USA) en Z0. Format 16/9. Pas de sous-titres.