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22 mars 2015

Deleted scene

Une appréciation de l'exposition « Deleted Scene : des traces en taïga » de Yury Toroptsov au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris.


Le point de vue du tigre

L’exposition « Deleted Scene : des traces en taïga » que présente actuellement l’artiste photographe franco-russe Yury Toroptsov au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, est loin de pouvoir être réduite à une exposition photographique. Le visiteur qui passerait rapidement dans les deux salles qui l’abritent, au deuxième étage du musée, serait comme un chasseur qui resterait sur le chemin forestier et ne s’aventurerait pas sous le couvert des arbres : il sentirait la présence animale sans pouvoir l’atteindre.

Les photographies de Yury Toroptsov, dont certaines sont pourtant en elles-mêmes, prises individuellement, très attractives au sens esthétique (je pense à la vue plongeante sur les maisons depuis l’orée du bois, aux braises rougeoyantes dans l’obscurité, au petit cheval blanc à la fenêtre, au monument d’Arseniev, aux arbres dénudés au bord du lac gelé…), ne sont pas là pour être regardées dans leur unité mais dans leur relation les unes aux autres, à travers le labyrinthe de symboles et d’indices que cette exposition aux médiums multiples (photo, vidéo, installation) dessine pour nous donner les clés d’un récit dont chaque visiteur réussira ou pas à ouvrir la porte.


Yury Toroptsov est né en 1974 dans l’Extrême-Orient russe, à trois cents kilomètres de Vladivostok. Cette année-là, les environs du village où vivait sa famille accueillaient le tournage d’un film qui obtiendrait l’Oscar du Meilleur Film Etranger en 1976 : « Dersou Ouzala » du réalisateur japonais Akira Kurosawa (1910-1998), magnifique ode à l'amitié et à la nature. Cette même année, le jeune père de Yury Toroptsov apprenait qu’il était atteint d’un cancer. La maladie l’emporterait en 1976.

« Deleted Scene : des traces en taïga » fait se rencontrer trois histoires parallèles : les conséquences intimes du drame familial provoqué par la disparition brutale de l’un de ses membres,  la présence improbable d’une équipe de cinéma près d’un petit village perdu dans l’immensité de la taïga russe et la transformation d’un personnage autochtone en une figure universelle.


La clé de voûte de ces trois histoires est un animal. Un félin qui règne en maître sur la taïga et provoque dans ses populations les sentiments mêlés d’admiration et d’effroi : le tigre de Sibérie.  L’animal réel sauvage d'abord, qui vit en solitaire dans les forêts de la région et incarne, pour les chasseurs et les autres habitants de ces vastes espaces, la toute puissance de la Nature, ses splendeurs et ses dangers. L’animal réel dressé ensuite, utilisé pour une scène cruciale du film « Dersou Ouzala » et amené sur le site du tournage dans une grande cage métallique. L’animal mythique enfin, dont la tradition orale extrême-orientale a fait depuis la nuit des temps une incarnation du Destin, de l’imprévisibilité de la Vie et de la Mort.


A l’hiver 1974, le père et la mère de Yury Toroptsov, allant en voiture d’un village à un autre et empêchés par une crue de prendre la route habituelle, empruntèrent un trajet alternatif et tombèrent par hasard sur le site exact du tournage de la scène du tigre de « Dersou Ouzala ». Ils s’arrêtèrent quelques instants pour regarder ce qui se passait et poursuivirent leur chemin. Quarante ans plus tard, la mère de l’artiste se souvient encore de l'animal dans sa cage, des projecteurs aveuglants, de l'animation inattendue dans ces parages habituellement déserts. Yury Toroptsov, bébé, dormait dans les bras de sa mère.

L'affiche russe du film « Dersou Ouzala » 1975

Au cours de l’élaboration de son projet, Yury Toroptsov a retrouvé dans les archives d’un vieux couple de photographes amateurs quelques photos inédites de ces scènes du tournage de « Dersou Ouzala ». Des petites photos en noir et blanc qui donnent corps à un souvenir lointain que les anciens du village évoquent encore aujourd’hui avec nostalgie et fierté. Ces photographies, présentées dans l’exposition, n’ont pas qu’un intérêt documentaire. Elles conservent en quelque sorte le regard, identique mais non capturé par eux, des parents de l’artiste sur le moment fugace où ils passaient en voiture au même endroit. Elles cristallisent, comme le dit l’artiste lui-même dans le livre qui accompagne l’exposition, « la dernière heure du temps où nous étions encore réunis et heureux ».

Akira Kurosawa sur le tournage

Le tigre s’est manifesté au cours de ces semaines dont ces photographies sont le témoin. Non pas l’animal en cage, l’animal du film, mais le Tigre-Destin qui allait donner un coup de griffe fatal à l’unité d’une famille en frappant sa pierre angulaire : le père. Et provoquer des blessures intimes qui ne se seront jamais totalement refermées. Les photographies que Yury Toroptsov a rapportées de son voyage russe sur les « vestiges éparpillés de la mémoire de son père » montrent de façon récurrente ces coups de griffes, qu’ils soient le sillon de fracture d’une route de terre, le fossé empli d’eau d’un coin de campagne, les cicatrices d’un pontage sur le torse de sa mère.

La mort de l’époux et du père, l’hiver des sentiments, le déplacement des personnes et des choses. Mais aussi les perce-neige qui annoncent le printemps, le feu qui brûle et prépare la régénération, l’eau qui comble les crevasses. L’une après l’autre, l’une avec l’autre, les photographies accrochées aux murs de l’exposition racontent la douleur indicible et l’apaisement progressif inéluctable.    

Le vrai Dersou Ouzala

Dersou Ouzala, le sage et vieux chasseur de la tribu golde qui vécut au tournant du XXème siècle sur le territoire même où Yury Toroptsov a réalisé ses photographies est mort assassiné en 1908. Il n’aurait laissé aucune trace dans l’histoire et la mémoire des hommes si le topographe Vladimir Arseniev (1872-1930) ne l’avait rencontré en 1906 (faussement indiqué en 1902 dans le livre et le film) et n’avait passé quelques mois avec lui dans la taïga, l’employant comme guide et le découvrant comme ami. Le livre qu’il consacra à leurs aventures, publié pour la première fois en Russie en 1921, fit de Dersou Ouzala une figure nationale et fut adapté en scénario par Kurosawa pour son célèbre film sorti sur les écrans en 1975. Sur les hauteurs de la ville d’Arseniev (qui prit le nom du topographe-écrivain en 1952), un monument massif en béton de l’époque soviétique commémore le visage de Dersou et la silhouette de Vladimir. Depuis sa construction, c’est le lieu où les amoureux se donnent rendez-vous, où les promesses se font et les espoirs s’ébauchent.

Le monument

Mais les amoureux du coin savent, parce qu’ils sont russes et qu’ils croient au plus profond d’eux-mêmes en leurs légendes, que le tigre rode toujours dans la forêt et qui si par hasard on le croise, il pourra aussi bien vous ignorer et vous tourner le dos pour disparaître dans son domaine que vous déchirer en lambeaux de ses griffes et de ses crocs.

Vladimir Arseniev n’a jamais pu retrouver la tombe de Dersou Ouzala, engloutie par l’urbanisation. Yury Toroptsov, lui, a retrouvé celle de son père, laissée à l’abandon depuis des décennies. Le film « Dersou Ouzala » redonnait vie, par le pouvoir magique du cinéma, à un chasseur solitaire depuis longtemps retourné à la Nature. L'exposition et le livre « Deleted Scene : des traces en taïga » explorent une histoire familiale intime et révèlent le beau visage d’un père dévoré bien trop tôt par le tigre.

Le père

En visitant l’exposition de Yury Toroptsov, j’ai étrangement plusieurs fois pensé un peintre du XVIIème siècle dont l’œuvre, si on prend le temps de l’observer et de la décrypter, nous bouleverse parce qu’elle nous parle, par l’entremise de la Bible ou des Dieux, de notre vie et de notre mort, de nos inquiétudes face à aux frappes du Destin et de notre inlassable quête d’impossibles réponses : Nicolas Poussin (1594-1665) et notamment à l'un de ses plus puissants tableaux, « Paysage avec Orphée et Euridyce» (1650-1653, Musée du Louvre). Comme la peinture classique pouvait être littéraire et métaphysique, la photographie contemporaine peut l’être aussi. C’est ce que nous montre l’émouvante exposition de Yury Toroptsov et le très beau livre « Deleted Scene » qui fait si bien corps avec elle.

Yury Toroptsov
Deleted Scene : des traces en taïga
Exposition jusqu’au 14 juin 2015

Musée de la Chasse et de la Nature
62 rue des Archives 75003 Paris


Photobook « Deleted Scene » de Yury Toroptsov
Postface de Claude d'Anthenaise
Editions Kehrer, 2015. 96 pages. 30 €

Deleted scene (Des traces en taïga). 2015 from Yury Toroptsov on Vimeo.

15 juillet 2011

Filmmuseum, Berlin

Je n'avais jamais visité le Filmmuseum de Berlin, situé dans le complexe du Sony Center sur la Potsdamer Platz, rebuté par la froideur hyper-touristique du bâtiment et de ses environs. Finalement, aujourd'hui, le temps gris sur la ville m'y a poussé et je ne l'ai vraiment pas regretté. Sur trois étages, c'est toute l'histoire du cinéma allemand qui est synthétiquement mais judicieusement présentée avec d'intéressantes sections sur la période muette, Marlene et ses souvenirs personnels (malles, costumes, courriers...), le cinéma sous Goebbels et le renouveau de l'après-guerre jusqu'à aujourd'hui.


Le musée s'adresse au grand public et la muséographie utilise au mieux l'espace assez réduit en proposant quelques salles spectaculaires, comme ce passage dans la route aux miroirs qui nous plonge tout de site dans le bain.


Parmi les très nombreux objets exposés, j'ai été touché de voir (entre autres) la carte postale originale sur laquelle Jannings souffle dans "L'ange bleu" et le masque mortuaire de Murnau, qui a longtemps appartenu à Garbo. C'est une visite passionnante, jalonnée par des extraits des plus grands films du cinéma allemand. Et on n'est pas dérangé pas les autres visiteurs, rares et eux aussi admiratifs devant les trésors assemblés par la Cinémathèque Allemande. Dans les prochains jours, j'irai à Babelsberg, faire le tour des studios.

1 août 2009

Marilyn par Bert Stern (Exposition, 2006)


A l'occasion de l'anniversaire de la mort de Marilyn (5 août 1962), je publie ce billet avec la courte interview de Bert Stern, reprise d'un article que j'avais écrit en 2006 au moment de l'exposition "Marilyn Monroe, la dernière séance" au Musée Maillol à Paris. C'était pour le journal du fan-club français de Marilyn Monroe.

L’exposition Marilyn Monroe, la Dernière Séance qui a lieu dans la grande salle du Musée Maillol à Paris du 29 juin au 30 octobre 2006 fut une première à double sens : c’était la première exposition jamais consacrée à Marilyn Monroe en France et, comme l'a dit Bert Stern lui-même, c’était aussi le premier séjour parisien de Marilyn Monroe. Mais ça a surtout été, pour les visiteurs qui ont eu l’occasion de voir l’exposition, une très belle rencontre avec 59 photographies de Marilyn qui ont depuis longtemps fait le tour du monde mais qui n’avaient jamais été présentées ensemble, dans leur intégralité.

Les 59 photographies de l’exposition sont la sélection originale que Bert Stern a réalisée en 1982, au moment où il publiait chez l’éditeur allemand Schirmer/Mosel son livre monumental « Bert Stern - Marilyn Monroe - The Complete Last Sitting ». Bert Stern avait alors choisi 59 photographies sur les 2.571 clichés qu’il avait pris de Marilyn lors des deux séances photo qu’il avait faites avec elle pour le magazine Vogue en juin 1962. Cette sélection ne représentait pas pour Bert Stern une sorte de « best of » mais voulait plutôt évoquer l’émotion magique de ces deux prises de vues. Toutes les photographies montrées au Musée Maillol sont des tirages originaux (certains de 1962, d’autres de 1982, quelques autres plus récents). Elles sont même plus car chacune est le tout premier numéro de chacun des tirages originaux. C’est ainsi que chaque photographie est numérotée au 1/25, 1/36 ou 1/50 (selon que le tirage original soit de 25, 36 ou 50 exemplaires), titré « Marilyn » et signé de la main de Bert Stern, le tout au crayon noir. L’ensemble appartient aujourd’hui à la prestigieuse collection de Michaela et Leon Constantiner, un couple de collectionneurs partageant leur résidence - et leur collection - entre New York et Tel Aviv. Leon Constantiner (né en 1959) a acquis les 59 photographies à une vente aux enchères chez Sotheby’s New York au milieu des années 1990. Cet ensemble unique de photographies de Marilyn Monroe par Bert Stern a alors rejoint le reste de sa collection, qui comprend entre autres beaucoup d’autres photographies vintage de Marilyn. Une grande partie de la collection Marilyn Monroe des Constantiner a été présentée au Tel Aviv Museum of Art en 2004 et au Brooklyn Museum of Art en 2005. Mais seul le Musée Maillol a le privilège d’exposer l’intégralité de la série originale des 59 photographies choisies par Bert Stern en 1982. Actualisation : La collection Constantiner a été vendue par ses propriétaires depuis 2006.



Un petit rappel sur cette fameuse « Dernière Séance » qui sont en réalité deux séances distinctes.

Nous sommes au début juin 1962 : Marilyn vient d’avoir 36 ans et d’être licenciée par la Fox. Le tournage de Something’s Got to Give de Cukor s’est arrêté de façon calamiteuse. Marilyn n’a plus de travail et tue le temps entre la décoration de sa nouvelle maison de Brentwood et ses séances quotidiennes de psychanalyse chez le Dr Greenson. Bert Stern est un photographe de 32 ans (il est né en 1929) qui s’est spécialisé dans les portraits de célébrités. Il vient d’aller faire des photos d’Elizabeth Taylor à Rome sur le tournage de Cléopâtre. Travaillant en free-lance pour Vogue, il propose au magazine de faire une série de photos de Marilyn. Ayant obtenu le feu vert du magazine, il appelle l’agent de Marilyn à Los Angeles qui lui donne quelques heures plus tard la réponse de la star : c’est d’accord. Bert Stern, stupéfait par la rapidité de la réponse, prend l’avion pour Los Angeles, réserve une suite à l’hôtel Bel-Air de Hollywood et donne rendez-vous par téléphone à Marilyn.

Le jour convenu, Marilyn arrive à 19h00 avec cinq heures de retard, seule et apparemment enthousiasmée à l’idée de faire la prise de vues. Bert Stern a apporté quelques foulards colorés transparents et quelques colliers en guise d’accessoires. Il avait dit à Marilyn qu’il souhaitait faire des portraits mais Marilyn comprend qu’il a autre chose en tête en voyant les foulards. Elle le met à l’aise en lui posant directement la question « Vous voulez faire des nus ? ». Lui : « Vous accepteriez ? ». Elle : « Pourquoi pas ? ». Lui : « Mais vous ne serez pas maquillée ». Elle (en riant) : « Ah, vous voulez du créatif ! »… La séance durera 12 heures, de 19h00 à 7h00 du matin. Le champagne et le bordeaux contribuent à la détente de l’atmosphère et Marilyn se prête dans la bonne humeur au jeu des portraits et des nus (mais avec les foulards). Les photos sont réalisées en couleur et en noir et blanc avec deux appareils photo : un Rolleiflex 6x6 et un Nikon 24x36. Bert Stern sait sur le champ que cette séance de photos avec Marilyn va changer à jamais sa vie et sa carrière.


De retour à New York, Bert Stern montre les clichés qui enthousiasment la rédaction de Vogue. Mais en 1962, des nus ne sont pas publiables dans un magazine de mode. Vogue demande alors au photographe d’organiser une seconde séance avec Marilyn, habillée cette fois. Rendez-vous est à nouveau pris avec l’actrice (toujours au Bel-Air, mais dans un bungalow) : une équipe de Vogue – coiffeur, maquilleur, habilleur – accompagne Bert Stern. Cette seconde séance est presque exclusivement consacrée au noir et blanc et les clichés sont très différents de la première séance : il s’agit vraiment d’une série de photos de mode avec des robes et accessoires amenés de New York par l’équipe de Vogue. Mais c’est Marilyn Monroe qui est le mannequin et cela fait toute la différence. Après six heures de travail, les films sont en boîte et l’équipe de Vogue quitte les lieux. Bert Stern se permet alors de demander à Marilyn si elle accepte de refaire une nouvelle série de nus, tout de suite. Elle répond « oui », retire son maquillage et se glisse dans les draps. C’est au cours de cette seconde partie de la « seconde séance » que sont réalisées les célèbres photographies de Marilyn nue sur le lit blanc. Pour lesquelles Stern ressort aussi ses films couleur. Au petit jour, Marilyn s’endort, Stern prend un dernier cliché de son modèle endormi et quitte la pièce. Il ne reverra plus Marilyn puisqu’elle meurt dans la nuit du 4 au 5 août 1962, cinq semaines après leur rencontre.


Lors des deux séances, Marilyn avait demandé à Stern de lui montrer les clichés avant toute publication : elle était un peu inquiète de la cicatrice qui barrait son abdomen (trace d’une opération récente de la vésicule biliaire) et souhaitait conserver son droit à l’image. Stern lui avait répondu qu’il pourrait retoucher la cicatrice au laboratoire mais il lui avait aussi fait parvenir une sélection d’ektachromes de chaque série pour contrôle. Marilyn avait barré certains d’entre eux d’une croix au marqueur rouge et griffé d’autres avec une aiguille. Ces clichés « censurés » par Marilyn elle-même seront vus pour la première fois par le grand public en 1982 dans le livre de Bert Stern publié chez Schirmel/Mosel. L’exposition en présente deux, dont l’émouvante « Crucifixion », un chef-d’œuvre à part entière... qui pose toutefois des questions sur l'éthique du photographe, Bert Stern ayant décidé en 1982 de finalement montrer les photos censurées par Marilyn elle-même. Devait-il, pouvait-il le faire ?

L’article sur Marilyn illustré des photographies de Bert Stern devait sortir dans l’édition de Vogue daté de la deuxième semaine d’août 1962. Après la mort de l’actrice, la rédaction du magazine hésita puis décida de publier l’article de huit pages tel quel, avec un court préambule. Seules des photographies en noir et blanc furent choisies parmi les photos de mode et un portrait, celui où Marilyn éclate de rire en gros plan avec un collier de strass, le bras droit levé dans un geste rétrospectif d’adieu.


L’exposition du Musée Maillol nous offre le bonheur de revoir une Marilyn Monroe qui ne nous est pas inconnue (toutes les photographies présentées sont célèbres depuis 1982) mais qui devait l’être pour ceux qui ont pu voir ces clichés en 1962. L’ombre de la disparition de la jeune femme plane évidemment sur chaque photo mais le miracle de Marilyn opère immédiatement sur les visiteurs : radieuse ou marquée, espiègle ou absente, concentrée ou ivre, l’image de Marilyn Monroe continue de prendre possession de l’espace qu’elle investit avec une force et une intemporalité stupéfiante. Une jeune femme qui visitait l’exposition m’a dit qu’elle avait du se retenir pour ne pas pleurer tant l’émotion était intense et inattendue. C’est le plus bel hommage qu’on puisse rendre à Marilyn Monroe et à Bert Stern, qui ont créé à eux deux en juin 1962 une formidable œuvre d’art qui méritait bien enfin les honneurs d’un musée français.

Bert Stern était à Paris pour les vernissages de l’exposition. J’ai pu le rencontrer le mercredi 28 juin 2006 au Musée Maillol, lors du vernissage presse où je me suis faufilé, et lui poser quelques questions auxquels il a bien voulu répondre (l'entretien a eu lieu en anglais, c'est moi qui traduis) :

Bert Stern répondant aux questions de l'auteur de ce blog (2006)

Q : Aviez-vous rencontré Marilyn Monroe avant votre première séance photo avec elle ?
Stern : Une seule fois au début des années 50 à un cocktail mais elle était entourée d’une cour d’hommes et je n’avais pas pu l’aborder et de toutes façons je ne crois pas que j’aurais osé.

Q : Quelle a été votre première impression quand vous avez vu Marilyn entrer dans la chambre du Bel-Air ?
Stern : Je l’ai trouvée très belle. On m’avait dit qu’elle était marquée mais j’ai vu entrer une très belle femme. D’ailleurs je lui ai tout de suite dit, sans réfléchir. Elle a ri. Je crois que ça lui a fait plaisir.

Q : Vous n’étiez pas un débutant mais vous étiez un jeune photographe. Vous n’étiez pas trop nerveux de vous retrouver en tête à tête avec Marilyn Monroe ?
Stern : Si bien sûr ! C’est aussi pour ça que j’avais commandé du champagne. Je ne tiens pas l’alcool mais je savais qu’un ou deux verres me détendraient. C’est elle qui a presque tout bu et je peux vous dire qu’elle tenait bien le coup !

Q : Vous aviez photographié Liz Taylor à Rome quelques semaines avant Marilyn. Vous avez senti une grande différence dans votre rapport de photographe par rapport aux deux actrices ?
Stern : C’était complètement différent. Avec Liz Taylor, ça a été très professionnel. Elle avait des assistants, elle m’a demandé ce que je voulais faire et a suivi mes directives. Ca a duré environ cinq heures en comptant la préparation et elle est partie après m’avoir remercié. Avec Marilyn, j’ai tout de suite senti qu’il allait se passer quelque chose que je ne contrôlerai pas. C’était très physique, très libre. J’ai été un peu débordé par la vitalité qu’elle dégageait. C’est pour ça que j’ai pris tellement de photos, je n’arrêtais pas. Elle bougeait et elle inventait tout le temps. Je n’ai jamais retrouvé cela dans toute ma carrière.

Q : C’est votre appareil photo ou c’est vous que Marilyn voulait séduire ?
Stern : Les deux sans doute ! Je ne sais pas si mes appareils photos ont été sensibles (je crois qui si parce qu’il y a quand même des photos pas mal, non ?) mais je peux vous dire que moi, je l’ai été. Et puis en plus, j’ai toujours eu un faible pour les blondes.

Q : Avez-vous ressenti les problèmes personnels que Marilyn traversait dans les mêmes semaines ?
Stern : Non. Je savais bien sûr comme tout le monde qu’elle traversait des moments difficiles mais pendant les séances photos, je n’ai rien senti de tel. Elle avait vraiment l’air contente d’être là. De temps en temps, elle semblait un peu ailleurs, un peu dans le vague, puis ça repartait. On le voit bien sur les photos je crois.

Q : En y repensant, au moment où vous la photographiez, auriez-vous pu imaginer la place que Marilyn Monroe allait prendre dans notre mémoire collective ?
Stern : Non, pas du tout. Comment aurais-je pu ? Par contre, j’ai tout de suite compris que c’était quelqu’un de spécial parce qu’elle était très différente dans son comportement des autres actrices que j’avais photographiées jusque là.

Autoportrait au miroir de Bert Stern avec Marilyn

Actualisation : J'avais été très enthousiasmé par ma rencontre avec Bert Stern au Musée Maillol en 2006. Depuis, mon enthousiasme s'est dissipé, Stern s'étant révélé un personnage beaucoup plus ambigu dans son lien avec Marilyn Monroe, qui me semble maintenant beaucoup plus de l'ordre du marketing que de l'affectif. Sa reprise pitoyable de sa prise du vues de Marilyn en 1962 avec Lindsay Lohan en 2008 n'a fait qu'enfoncer le clou. Bref...

21 septembre 2008

The Third Man Private Collection (Vienna)


A l’occasion d’un récent séjour à Vienne, je me suis amusé à arpenter la ville sur les pas des personnages du film Le Troisième Homme (The Third Man) de Carol Reed - tourné à Vienne pour les extérieurs en 1948 - et je me suis rendu compte à quel point les sites du film sont encore pour la plupart bien conservés et reconnaissables. J’avais un peu dans l’idée de faire ça avant d’arriver à Vienne mais quand j’y étais, je me suis vraiment pris au jeu, et c’est une façon très sympa (sans être exclusive) de découvrir la capitale autrichienne. Et tard le soir, quand les rues éloignés de la cathédrale sont désertes, on pourrait souvent se croire dans une scène du célèbre film.
J’ai aussi appris sur place qu’il existait un musée entièrement consacré au Troisième Homme, Der Dritte Man Museum (The Third Man Private Collection). J'ai décidé d'y aller illico, vous parlez ! Est-ce le seul musée au monde consacré à un film ? Je ne sais pas mais je n’en connais pour ma part aucun autre du genre.

Alors que je leur demandais si je pouvais faire quelques photos, les collectionneurs et créateurs du musée, Karin et Gerhard, à la passion et à l’enthousiasme communicatifs, m’ont non seulement autorisé mais m’ont demandé d’en parler autour de moi pour faire venir plus de visiteurs. C’est un musée entièrement privé qui vit des ses entrées. Voilà donc, pour les cinéphiles qui passeraient un jour par Vienne, un petit topo sur ce musée formidable.

Le 3mpc (un acronyme pas très heureux pour le musée : Third Man Private Collection) occupe dix pièces au rez-de-chaussée d’un ancien bâtiment industriel de la Pressgasse. Karin et Gerhard collectionnent des souvenirs liés au Troisième Homme depuis une dizaine d’années et ont décidé de montrer leurs trésors au public il y a trois ans. Leur collection augmente sans cesse et le musée s’est étendu depuis son ouverture en 2005 : comme certaines pièces ne communiquent pas entre elles, il faut ressortir deux fois dans la rue pour voir toutes les salles (c'est bizarre, mais ça a son charme).

Le musée est conçu en deux sections bien distinctes : la première au film lui-même, avec plusieurs salles remplies de mémorabilia d’époque ou postérieure et la seconde à l'histoire de Vienne entre 1918 et 1955.

Une première salle est consacrée à l’équipe du film (production et distribution : Korda & Selznick ; scénario : Greene ; réalisation : Reed ; acteurs : Cotten, Valli, Welles, Howard et tous les autres). Il y a des affiches, photos, contrats, correspondance, coupures de presse… Un objet émouvant est le béret porté dans le film par le terrifiant petit Hansel qui occupe une vitrine. Une vidéo récente donne la parole à Herbert Halbik (le petit garçon est aujourd’hui un homme de 65 ans qui n'a jamais fait d'autre film) qui raconte ses souvenirs du tournage à Vienne et Londres.

Une autre salle est consacrée à Anton Karras et à la bande originale du film. Des dizaines et des dizaines de pochettes de 78T, 45T, 33T et CD couvrent les murs et rappellent l’immense triomphe de l’air composé et joué par Karras sur sa cithare. La pièce sans doute la plus précieuse de toute la collection est la cithare originale sur laquelle Karras a enregistré sa célèbre partition, qui a en grande partie fait le succès du film. C’est une acquisition récente du musée qui fait, à raison, la fierté des deux collectionneurs.

Une autre salle présente une importante collection d’éditions du livre The Third Man de Graham Greene. Tous les formats, toutes les couvertures, toutes les langues et de toutes les décennies depuis sa sortie. Un best-seller s’il en est.

Ensuite, une petite pièce noire recrée l’ambiance d’un tunnel des égouts de Vienne. Pour le fun, mais ça n’a pas vraiment d’intérêt (en fait, cette pièce a une autre utilité : elle cache la sortie de secours).

Puis une petite salle avec canapés est un espace de consultation libre de livres sur tout ce qui concerne le film, sur Vienne de la guerre et de l’occupation, sur le genre du film noir et du thriller. Les bouquins sont principalement en anglais et allemand. C'est bien pratique pour se poser un moment pendant la visite. On peut même prendre le thé (offert dans une thermos).

Ensuite, il faut ressortir dans la rue et on entre à nouveau dans le bâtiment, par une porte qui donne sur une salle transformée en petit ciné-club : quelqu’un du musée descend un écran devant les visiteurs assis et passe une bobine d’extraits du Troisième Homme sur un projecteur ancien qui est celui-là même ayant servi pour la première du film à Vienne en 1950. Les scènes du film sont muettes mais le projecteur fait un boucan d’enfer car il est dans la salle et pas dans sa cabine de projection. Les murs de la salle de ciné sont couverts d’affiches internationales, anciennes et récentes, du Troisième Homme. L’affiche française originale est en très bonne place, cocorico… On y voit aussi toutes les éditions VHS et DVD du film.

A côté de cette salle, une petite pièce est consacrée au petit café des environs de Vienne qu’Anton Karras avait acheté avec son cachet du film et dont il s’est occupé jusqu’à sa mort en 1985. On y voit des photos, menus et souvenirs de ce lieu où Karras jouait de temps en temps son air à la cithare pour le plus grand plaisir de ses clients. Le propriétaire du musée y allait régulièrement et c’est comme ça qu’il a pu rencontrer Karras et lui acheter ou se faire offrir des objets rares pour sa collection en constitution. On peut donc dire que c’est Anton Karras lui-même qui est, indirectement, à l’origine du musée. Plutôt sympathique.

Puis on ressort encore dans la rue et on passe dans une troisième partie du bâtiment qui présente la seconde thématique du musée (c'est la partie plus récente du musée) : l’histoire de la ville de Vienne entre la fin de la Première Guerre Mondiale et 1955, date du Traité d’Etat de l’Autriche, qui lui rendait sa totale indépendance. Il y a trois pièces remplies de documents, photos, journaux, objets, uniformes, flacons de pénicilline… qui racontent les bouleversements qu’a connus Vienne entre 1918 et 1955 : entre autres la fin de l’Empire, l’Anschluss, le Nazisme et la Guerre, les bombardements alliés de la fin de la guerre, l’Occupation des 4 armées de l’après-guerre, le Marché Noir, la reconstruction et la signature du Traité de 1955. C’est une partie du musée qui est évidemment très historique, qui n’est pas sur le film Le Troisième Homme lui-même, mais qui replace parfaitement bien son histoire et son scénario dans le contexte socio-politique de l’époque. C’est passionnant mais un peu lourd à digérer en une fois tellement il y a de documents à voir.

Puis on peut revenir à l’entrée du musée où un tout petit espace-boutique propose affiches, cartes postales, mugs et bouquins divers sur Le Troisième Homme. Un super livre a l'air d'être : "The Third Man's Vienna" par Brigitte Timmermann, bourré de photos et qui dit tout sur le film et son tournage Vienne (mais à 49 €, il est un peu cher).

Bref, le 3mpc est un musée totalement original, né de la passion de deux viennois pour leur ville et pour un film devenu avec les années un grand classique du cinéma britannique (et au passage, le film élu "meilleur film britannique de tous les temps" par le British Film Institute).

Evidemment, après avoir visité le musée, on ne peut pas ne pas avoir envie de revoir Le Troisième Homme, même si on le connaît par cœur. Et c'est facile : il passe deux fois par semaine depuis 1950 dans un ciné du centre-ville de Vienne. Alors, si vous passez par Vienne, prenez une heure pour découvrir ce musée : vos 7.50 € (6 € tarif réduit) seront bien utilisés à aider ses créateurs dans leur aventure audacieuse et tellement originale. Quand j'y étais, un samedi vers 15h00, il y avait 6 visiteurs dans le musée, autant dire pas grand monde (mais chacun semblait absorbé par la visite). En même temps, un musée comme ça avec quelques visiteurs, donne une impression de secret bien gardé assez en accord avec le film qu'il commémore. Mais enfin, il leur faut sans doute plus de visiteurs pour se maintenir à flot.

Le Musée du Troisième Homme est situé Presgasse 25 (tout près du Naschmakt et du Pavillon de la Sécession) à la station de métro « Kettenbrückengasse ». Il est seulement ouvert le samedi après-midi, de 14h00 à 18h00. Par ailleurs, une visite guidée sur le thème du Troisième Homme est organisée par Vienna Walks sur les lieux du tournage tous les lundis et vendredis à 16h00 : «Sur les Pas du Troisième Homme » (par la Brigitte du livre mentioné plus haut). Il paraît que c’est une visite très intéressante mais je ne l’ai pas suivie : en fait, je l’avais déjà faite moi-même.

Le site web du musée pour vous donner une idée : http://www.3mpc.net/start.htm

Et pendant que j'étais à Vienne, je suis aussi allé sur les pas des deux personnages de Before Sunrise (Linklater, 1995) mais c'est une toute autre histoire...