30 mars 2009

29 mars 2009

The Gigolos (Richard Bracewell, 2005)


Si les films avec des putes sont légion, ceux avec des gigolos sont infiniment plus rares. L’extraordinaire Gibier de Potence de Rocher Richebé (1951) n’a sans doute pas été montré depuis des lustres (comme j’aimerais le revoir, avec Arletty en mère-maquerelle prenant sous son aile un jeune Georges Marchal tout juste sorti de pension) ; Jon Voigt, Richard Gere, River Phoenix et Keanu Reeves s’illustrèrent à Hollywood dans quelques films devenus des sortes de classiques du genre ; des personnages secondaires apparaissent de temps en temps dans des films grand public (JFK, Midnight in the Garden of Good and Evil…) ; le cinéma underground étant, par définition, un peu plus audacieux sur le sujet. La parité, en ce qui concerne la prostitution à l’écran, est donc très loin d’être atteinte.

La balance est un peu redressée avec The Gigolos de Richard Bracewell, réalisé en 2005 et peu vu jusqu’ici, qui vient de sortir en DVD aux éditions BFI (British Film Institute). C’est un premier film à petit budget mais qui offre plus d’une surprise et mérite vraiment d’être découvert.

A Londres, de nos jours, Sacha et Trevor sont colocataires et associés : Sacha est gigolo (« escort-man » serait d’ailleurs un terme plus approprié) et Trevor son secrétaire. Alors que le premier passe ses soirées et ses nuits en compagnie de clientes habituées ou non, le second prend les rendez-vous et s’occupe d’Internet et de la comptabilité. Ils ont la trentaine tous les deux, ressemblent à Monsieur Tout-le-Monde et font ce qu’ils font parce qu’ils ont dû un jour en avoir l’opportunité, à défaut d’autre chose. Sacha a quelques clientes régulières qui ont toutes depassé le printemps de leur âge, dont une baronne femme politique, une ancienne artiste de théâtre, une vieille petite fille… Un soir, Sacha commet une erreur de débutant : alors qu’au restaurant, la baronne est partie aux toilettes, il regarde l’heure sur sa montre et son geste, pour son malheur, est remarqué par sa cliente. La baronne le prend très mal, règle l’addition et quitte la table, ulcérée. Catastrophé, Sacha en parle à Trevor qui va essayer de rattraper les choses avec la cliente perdue. Un malheur n’arrivant pas seul, Sacha se fait une entorse qui le cloue chez lui et l’empêche d’honorer ses autres rendez-vous. Trevor décide alors d’assurer lui-même les obligations en cours de Sacha et quitte son rôle de secrétaire pour prendre la relève du job d’escort de son ami. Au risque de créer une concurrence dont leur association et leur amitié pourraient bien pâtir…

The Gigolos n’essaye pas de glamouriser ou de discréditer le métier de gigolo et les raisons de consommer des clientes : tourné en DV dans les rues, les restaurant et les pubs de Mayfair à Londres, le film montre le quotidien des ses protagonistes sans chercher à les comprendre ou à les juger. Typiquement britannique, il mêle très subtilement le réalisme de type docudrama à ses discrètes notes d’humour. Sur un scénario très construit (par le réalisateur Richard Bracewell et ses deux acteurs : Sacha Tarter et Trevor Sather), une grande part des dialogues est improvisée et donne un supplément de crédibilité aux situations et aux psychologies des personnages. Aucune scène de sexe n’est montrée, elles sont seulement suggérées : le film n’est à aucun moment graveleux ou voyeuriste. Le sexe aurait été de toute façon difficile à afficher à l’écran compte-tenu du profil des comédiennes qui incarnent les clientes de Sacha et de Trevor : la plus grande surprise de The Gigolos est en effet d’y trouver, dans ces rôles, de grandes dames du cinéma et du théâtre anglais qui y donnent la réplique aux deux hommes.

Susannah York est l’agent de mode sur le retour, Siân Phillips est la baronne parlementaire, Angela Pleasence est la vieille petite fille, Anna Massey est l’ancienne vedette. Des actrices aux belles carrières qui ont tourné pour les plus grands réalisateurs, qui sont des figures très connues en Angleterre et qui n’ont pas hésité à prêter leurs talents à Richard Bracewell pour ce petit film indépendant au sujet sulfureux. Utilisant au mieux leurs physiques et leur personnalités publiques (Susannah York a souvent été considérée comme une femme libre, Siân Phillips comme une grande dame du théâtre, Angela Pleasance comme bizarre - à l’image de son père Donald - et Anna Massey comme farouchement anticonformiste), le réalisateur-scénariste leur offre ici des rôles à leur mesure, avec respect et humour. Si l’histoire racontée par le film est celle de Sacha et de Trevor, ce sont les numéros de ces comédiennes qui lui donnent sa structure et le rendent si sympathique. La présence à l’écran de ces quatre formidables comédiennes répond d'ailleurs à la rythmique des films à sketches car aucune ne revient dans le film après avoir joué sa partie, sauf Siân Phillips (une comédienne exceptionnelle : Livie dans I, Claudius de la BBC, c’était elle).

L’intelligence de The Gigolos est de ne pas chercher à creuser dans le passé de ses protagonistes : on devine que ces quatre femmes sont seules, qu’elles ont besoin de temps en temps qu’un homme plus jeune qu’elles leur donne l’illusion d’être encore désirables et que Sacha et Trevor sont tombés dans le métier un peu par hasard. Le fait que les physiques des deux hommes soient si communs est aussi une excellente idée : inutile de dire qu’on est à mille lieues de Richard Gere et de Keanu Reeves. La bourde de Sacha et son petit accident ne sont que les péripéties qui font avancer l’histoire (ce sont d’ailleurs les deux seuls éléments qui paraissent fictionnels et artificiels dans le film) : le reste est un regard sans doute assez juste sur le milieu des escorts, vu du côté des fournisseurs (un personnage récurrent est celui d’un jeune escort-boy qui retrouve régulièrement Sacha dans un pub pour lui demander des conseils sur le métier) et du côté des clientes ainsi qu'une étonnante histoire d'amitié entre les deux hommes. C’est aussi, bien entendu, un film sur la solitude. Par petites touches impressionnistes, le film dresse le portrait de ses quelques personnages avec la juste distance pour nous en cacher les trop grandes fêlures.

The Gigolos est donc un petit film (les limitations du budget se ressentent tout en ajoutant à son charme) qui mérite une découverte : hormis le sujet, rarement traité au cinéma, la vision d’un Londres nocturne aux antipodes de celui qui nous est habituellement montré à l’écran, c’est l’enthousiasmante présence de quatre grandes comédiennes britanniques qui en fait toute la richesse. Film de personnages et film d’atmosphère qui trouve son équilibre entre la mélancolie et l'humour, The Gigolos est le genre de film qui, avant tout, nous fait aimer ses acteurs.

21 mars 2009

Viva (Anna Biller, 2007)


Viva est un film dont je ne savais pas trop quoi penser juste après l’avoir découvert. J’en avais entendu parler il y a quelques mois en surfant sur le web et ses photos, sa bande-annonce et son sujet m’avaient furieusement donné envie de le voir : un pastiche des films d’exploitation du début des Seventies sur la Révolution Sexuelle, écrit et réalisé par une femme, figure de l’Underground californien, ça devait être quelque chose ! Au final, après l’avoir vu dans son édition DVD Z1 tout juste sortie chez Cult Epics, je ne pouvais que m’interroger. Maintenant, après plusieurs jours de décantation, voici mes pensées sur Viva.

Barbi Smith est une jeune épouse au foyer désœuvrée qui se laisse entraîner par sa voisine dévergondée dans une descente aux enfers de la luxure dans le Los Angeles de la fin des années 60. Prenant Viva comme pseudonyme (comme dans « Viva la vida ! »), elle goûte au lesbianisme, à la prostitution, au nudisme, à la partouze et à la danse du ventre. Chemin faisant elle rencontre une ronde de personnages hauts en couleurs : une mère-maquerelle, un micheton sur le retour, un coiffeur flamboyant, un play-boy photographe à l'accent français… et creuse l’écart avec son mari qui a du mal à accepter la nouvelle liberté sexuelle de sa femme.

Résumé comme ça, le scénario de Viva évoque évidemment ceux des films de Russ Meyer, Radley Metzger ou Doris Wishman. Mais ces illustres modèles du cinéma-bis ont réalisé le meilleur de leurs bizarreries dans les années 1960 ou 1970, alors quel intérêt y avait-t-il à marcher dans leurs pas 40 ans plus tard ? On comprendrait si Viva y allait franchement avec les scènes de cul ou s’il en retournait tous les clichés pour en subvertir la subversion. Ou encore s’il était un manifeste féministe. Or, il n’en est rien : le film d’Anna Biller est d’une discrétion extrême dans la description du sexe, assume le respect canonique avec lequel il reprend les codes de ses lointains prédécesseurs et n’est pas du tout politique. Et si l’humour, auquel on serait en droit de s’attendre, est bien présent, c’est à dose homéopathique. C’est donc ailleurs qu’il faut aller chercher l’originalité et l’intérêt du film.

Il semble bien en effet que l’originalité de Viva soit dans le genre même du film qu’il est : faussement présenté comme une fiction qui serait une comédie, une Sexploitation ou un pastiche, le film est plutôt à classer dans le genre du film d’art et serait plus à sa place en projection dans une salle du MoMA, de la Tate Modern ou du Centre Pompidou que dans celle d’un cinéma commercial. Anna Biller, qui a écrit, réalisé, monté et produit Viva et qui s’est aussi occupée du casting, des décors, des costumes et s’en est attribuée le rôle-titre (rien que çà !), en a donc fait une œuvre entièrement personnelle : une œuvre d’art contemporaine bien plus qu’un film au sens habituel du terme.

L’exactitude du détail des décors et costumes qui confine à l’obsession (Anna Biller avoue qu’elle a passé deux années à chiner dans les brocantes et autres Armées du Salut les costumes, meubles et accessoires qu’on voit dans Viva), la distance émotionnelle qu’on ressent à la vision du film (essentiellement provoqué par le jeu des acteurs aux expressions et au langage corporel très simplifiés ainsi qu’à l’élocution étonnamment artificielle), le travail saisissant sur la couleur dont les tons forcés éclatent à chaque instant et sur la composition visuelle des plans, qui pourraient souvent passer, isolés dans des captures, pour des images photographiques ou picturales venues tout droit du Pop Art… tous ces éléments conjugués donnent au film sa surprenante identité. Viva explore encore plus loin la voie du post-modernisme (car c’est un exemple parfait de film post-moderne) que Far from Heaven de Todd Haynes, un film avec lequel il a bien des points communs. Mais alors que Far from Heaven conservait une charge émotionnelle qui lui faisait garder un pied dans le genre du mélodrame Fifties auquel il rendait hommage, Viva ne cherche à conserver que l’essence des films d’exploitation des Seventies : il en dépiaute tous les éléments et nous les présente, froidement disséqués, dans une vitrine de verre.

La première vision de Viva n’est donc pas forcément une expérience réussie : le film n’est pas du tout celui auquel on serait en droit de s’attendre. Ce n’est pas un film de Sexploitation, c’est une réflexion sur les codes de la Sexploitation ; ce n’est pas un pastiche des films du début des années 70, c’est un travail d'étude sur ces films. Et avant tout, ce n’est pas un film de fiction, c’est un film conceptuel : une nuance de genre qui a une sacrée importance. Une fois qu’on a compris et accepté ce point de vue, Viva devient une œuvre vraiment passionnante en plus d’être totalement originale. Un petit défaut cependant : d’une durée de deux heures, le film est un peu long (les meilleurs concepts sont toujours les plus courts) et n'aurait pas souffert de quelques coupes.

La fantasque Anna Biller (une américaine au physique par ailleurs très étonnant, mélange probable d’asiatique et de caucasien mâtiné d'hispanique) dont Viva est le premier long-métrage après une série de courts, a pris un gros risque avec son étrange projet et c’est tout à son honneur. Archétype du film indépendant, il n’aura pas eu la primeur d’une distribution globale mais semble avoir acquis une réputation flatteuse dans les festivals qui l’ont projeté. A terme, Viva pourrait bien devenir un film-culte et/ou entrer dans les collections de musées d’art contemporain, ce qui serait après tout un sort mérité. Pour le spectateur qui le découvre aujourd’hui en DVD, la première surprise (et déception) passées, c’est l’hallucinante reconstitution de l’esprit et de l’identité visuelle des films des années Pop qui s’impose. En regardant la bande-annonce du film, seul un œil bien exercé peut dire s’il s’agit d’un film du début des années 70 ou d’un film actuel : la longue traque aux objets vintage à laquelle Anna Biller s’est livrée avant de commencer à tourner s’est avérée payante. Peu de films à ma connaissance ont réussi à aller aussi loin dans la restitution de l'esprit d'une époque. A plus d'un titre, Viva est vraiment drôle de création qui, sous l'apparence d'un film, cache en fait une performance.


15 mars 2009

Dear Zachary (Kurt Kuenne, 2008)


Dear Zachary est un documentaire exceptionnel qui a bouleversé le public de tous les festivals dans lesquels il est passé. C'est aussi une nouvelle démonstration qu’en matière d’histoires, la vie réelle est plus inventive et imprévisible que les talents réunis de tous les scénaristes d’ici et d’ailleurs.

Le 5 novembre 2001, Andrew Bagby fut assassiné à l’âge de 28 ans sur un parking rural de Pennsylvanie par une de ses ex-petites amies, Shirley Turner, âgée de 40 ans. Celle-ci s’enfuit peu après en Terre-Neuve (Canada) pour échapper à la justice américaine. Depuis le Canada, Shirley Turner fit savoir aux parents d’Andrew qu’elle était enceinte de leur fils décédé. Rattrapée par la justice et placée en détention, elle fut rapidement libérée sous caution en attente de son procès et accoucha d’un petit Zachary. Les parents d’Andrew Bagby (et donc les grands-parents de Zachary) vendirent tous leurs biens aux Etats-Unis pour venir s’installer en Terre-Neuve afin de se rapprocher de leur petit-fils et d’essayer d’en obtenir la garde alternée, si ce n'est complète. Pour cela, ils durent accepter les rencontres au quotidien avec la mère de leur seul petit-enfant qui était aussi la meurtrière de leur fils unique…

Le réalisateur du documentaire, Kurt Kuenne, décida de consacrer un film à Andrew Bagby quelques jours seulement après la mort de celui-ci : meilleurs amis depuis l'enfance, ils avaient grandi ensemble, été au même collège et partagé les bons comme les moins bons moments de la vie. Cinéaste amateur, Kurt Kuenne avait chez lui des dizaines de petits films familiaux et de fiction que lui et Andrew Bagby avaient faits depuis qu’ils étaient adolescents. La première idée de Kurt était de faire un film en mémoire d’Andrew, pour sa famille, ses amis et ses collègues de travail. Un film hommage doublé d'un travail de deuil. Au cours de la fabrication de ce premier projet, la fuite de Shirley Turner, l’annonce de sa grossesse et le déménagement des parents d’Andrew firent évoluer le film vers d’autres buts : il devenait une enquête à charge sur Shirley Turner et un témoignage sur le courage et la volonté exemplaires des futurs grands-parents de récupérer le bébé à venir. A la naissance du petit garçon, Kurt décida de construire son film comme une lettre à l’enfant pour lui raconter qui avait été son père et ce que ses grands-parents avaient fait pour lui. D’où le titre final du film: Dear Zachary, a Letter to a Son about his Father. Les événements qui devaient suivre allaient cependant orienter le film vers une autre dimension, totalement impensable au début du projet.

Première réalisation de Kurt Kuenne, Dear Zachary est perçu sous des angles multiples par le spectateur qui ne connaît à priori pas les détails de l’histoire : c’est le portrait en kaléidoscope d’un homme jeune, brillant et sympathique, aimé de tous ceux qui l’avaient rencontré ; c’est une ode à l’amitié partagée entre deux copains du même âge (dont l’un n’est plus là) ; c’est un cri de révolte contre une meurtrière et contre le système judiciaire canadien qui la laisse en liberté ; c’est une déclaration d’amour à un enfant et à ses grands-parents ; c’est un film-somme qui est le dernier de ceux que Kurt et Andrew réalisaient depuis des années pour s’amuser et par passion pour le cinéma. Réalisé dans l’urgence et le besoin d’exprimer une émotion écrasante, Dear Zachary est construit comme un drame humain (qui s’approche parfois du mélodrame tant les tournants de l’histoire sont spectaculaires) avec tous les moyens du cinéma de témoignage : les interviews des amis et collègues d’Andrew, les photos et films de famille, les extraits de news télévisées, les coupures de presse, les enregistrements audio de répondeurs téléphoniques… Le montage image et son est très rapide, avec des superpositions des prises de parole, des allers-retours entre le passé (les films de famille et les courts-métrages amateurs) et le présent (les voyages du réalisateur sur les traces de son ami et l’évolution au jour le jour des événements) et des moments de tension surprenants, comme ces cris de colère du grand-père qui reviennent à intervalles réguliers lors de ses interventions.

Petit-à-petit, le portrait des principaux protagonistes de l’histoire se précise : Andrew Bagby était un meneur jovial et un jeune médecin plein de promesses ; Shirley Turner une femme profondément perturbée, sans doute psychotique ; les parents d’Andrew des modèles de courage et de volonté ; le petit Zachary un enfant comme les autres doté d’une ressemblance frappante avec son père. Les autres protagonistes sont esquissés de quelques traits mais ouvrent des abîmes de perplexité dans l’esprit des spectateurs, comme ce juge canadien qui accepte de remettre Shirley Turner en liberté sous caution « compte-tenu qu’elle est soupçonnée d'avoir tué la seule personne qu’elle voulait tuer et qu’à ce titre, elle ne constitue en aucun cas un danger pour la société au sens général » ou encore ce psychiatre qui a versé la caution nécessaire à la sortie de prison de sa patiente. Et derrière la caméra, c'est le portrait d'un réalisateur qui fait un film qui lui est absolument nécessaire et qui voit le sol s’ouvrir sous ses pieds au fur et à mesure des tournants imprévisibles que prend l’histoire qu’il voulait raconter.

Je ne dévoilerai pas la fin du film (il est important de découvrir Dear Zachary en en sachant le moins possible pour que sa charge émotionnelle dégage toute sa puissance), mais je peux dire que lorsque le générique final apparaît, tout spectateur normalement constitué ne peut qu’être lessivé par l’histoire qui lui a été racontée en 95 minutes. Dear Zachary n’est pas Fatal Attraction : c’est un documentaire extraordinaire, dans son fond et dans sa forme. C’est aussi une tragédie, au sens antique du terme, et l’un des plus forts témoignages d’amour, d’amitié et de colère que j’aie pu voir sur un écran. Voyez-le dès que vous le pouvez.

Dear Zachary vient de sortir en DVD aux USA chez Oscilloscope. C’est un Z0 à la qualité irréprochable (sous-titres anglais optionnels).


14 mars 2009

Paris Match n° 226 (1953)

Le Paris Match n° 226 daté du 18 au 25 juillet 1953 publiait un long article de Raymond Cartier sur "la crise dramatique de Hollywood et la bataille désespérée des procédés nouveaux contre la télévision". Ce récit au titre formidable : "Le cinéma va-t-il disparaître ?", dressait l'oraison funèbre du spectacle sur grand écran au profit de l'entertainment télévisuel, qui connaissait aux Etats-Unis une croissance exponentielle depuis la fin des années 1940. Entre l'âge d'or de Hollywood qui s'était éteint et l'ère des blockbusters qui n'était pas encore arrivée, le cinéma américain était alors dans une phase d'inquiétude, qui allait en modifier le cours. Devant le rouleau compresseur du petit écran, le Cinémascope, le Technicolor, le stéréophonic sound et la mise en orbite de nouvelles superstars devaient, pouvait-on lire dans lire dans l'article, ralentir la désaffection du public pour les salles obscures et relancer la machine à rêves. Près de soixante ans plus tard, on sait bien sûr que si les craintes furent un temps fondées, l'industrie du cinéma sut trouver à temps la parade à sa disparition annoncée par les Cassandres, même si les interrogations soulevées par ce vieux Paris Match se sont à nouveau réveillées depuis.

Tout cela pour dire que la couverture de ce Paris Match n° 226 est, sans doute, de toutes celles de l'histoire du magazine (tout au moins de l'époque où les couvertures de Paris Match avaient du style), celle que je préfère : la splendeur de la maquette avec ses compositions parfaites de l'image, du texte et de seulement trois couleurs, l'hyper-dramatisation du titre et, bien sûr, l'insolente et lascive beauté de Marilyn Monroe (et cette pose !) qui allait, en cette année 1953, séduire le monde entier avec Niagara, Les Hommes préfèrent les Blondes et Comment épouser un Millionaire ?, ne cessent, à chaque fois que je la regarde, de m'impressionner. Encadrée depuis bien des années et jamais décrochée de l'un de mes murs, cette couverture a bien sûr des couleurs un peu ternies mais sa puissance d'évocation reste toujours intacte.

On peut trouver ce numéro du magazine pour pas grand chose sur eBay ou autres sites de vente d'occasions : aucun amoureux de Hollywood ne devrait, à mon avis, s'en passer. La couverture du Paris Match n° 226 est une oeuvre d'art.

8 mars 2009

Sylvia et Steve (1959)













A bien y réfléchir (et Dieu sait que ça demande réflexion car il y a de la concurrence !), Sylvia Lopez et Steve Reeves ont sans doute formé, le temps du film Hercule et la Reine de Lydie (Ercole e la Regina di Lidia / Hercules Unchained), le couple physiquement le plus extraordinaire – et/ou spectaculaire - de l’histoire du cinéma.

Les deux créatures (car c’est bien de créatures dont il s’agit, Sylvia et Steve n’étant que de très loin des acteurs au sens habituel du terme), y sont en effet les incarnations absolues et définitives, pour elle, de la Femme-Femme et pour lui, de l’Homme-Homme. Deux plastiques incomparables, archétypiques dans tous leurs arguments sexuels respectifs. Lorsqu’ils sont à l’écran, ils apparaissent au spectateur fasciné comme deux sortes de monstres : le monstre de la Féminité pour Sylvia Lopez, le monstre de la Masculinité pour Steve Reeves. L’idée de les avoir associés pour ce film est un coup de génie. C'est l’un des castings les plus parfaits et sexys dont on puisse rêver.

Sylvia Lopez, mannequin à l’origine et âgée de 25 ans à l’époque du tournage, n’est que jambes longues, taille fine, poitrine avenante, bouche sensuelle, yeux de braise et chevelure rousse : l’archi-Femme dans le rôle d'Omphale. Steve Reeves, culturiste à l’origine et âgé de 32 ans à l’époque du tournage, n’est que muscles saillants, mâchoire carrée, barbe taillée, cou épais, yeux noirs et chevelure de jais : l’archi-Homme dans le rôle d'Hercule. Les scènes où ils apparaissent individuellement sont accrocheuses (on ne peut être que bouche-bée devant tant d’hypertrophie sexuelle) mais celles où ils sont tous les deux à l'écran en même temps ont quelque chose qui touche à la Mythologie : leurs baisers sont cosmiques. Le cinéma a bien créé des déesses et de dieux : Sylvia Lopez et Steve Reeves, qui ne sont pourtant pas de ceux qui ont laissé le souvenir le plus impérissable dans la mémoire collective du public, sont en revanche ceux qui se rapprochent le plus, dans leur caricaturale perfection, de ce qu’une certaine forme de divinité doit être. Enfin, d'une divinité Fifties.

Je reviendrai sans doute un jour sur Hercule et la Reine de Lydie, ce film de Pietro Francisci et Mario Bava qui triompha en salles en 1959. Une série B que j’adore totalement, pour le fun et les lectures déviantes possibles de son scénario, pour l’artificialité de ses décors et de son Eastmancolor, pour son esprit outrageusement camp et, plus que tout le reste, pour la présence de Sylvia et Steve, ce couple superlatif qui, à chacune de ses apparitions, y dynamite les normes.

6 mars 2009

A Tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy (Franklin J. Schaffner, 1962)


Le 15 janvier 1962 à 9h00 du matin, Jackie Kennedy arriva à la Maison Blanche dans un rare état de nerfs. Après que son habilleur, son maquilleur et son coiffeur se furent occupés d’elle et qu’elle eut descendu non pas l’escalier mais quelques verres de scotch pour se donner du courage, Jackie-la-Réserve entra dans une pièce du prestigieux bâtiment où une équipe de plus de 50 techniciens l’attendait. A 11h00, le tournage d’une des plus célèbres émissions de l’histoire de la télévision américaine pouvait commencer.

A Tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy devait être une des pièces du jeu de séduction que les conseillers et les PR de John F. Kennedy avaient imaginé à l’intention des Américains et du reste du Monde : proposer à chacun la possibilité de faire, par le biais d’une émission télé, une visite guidée de la Maison Blanche dans son nouvel aménagement. Et pas avec n’importe quel guide mais avec la First Lady herself, l’énigmatique Jackie qui avait décidé et supervisé quelques temps auparavant le complet relooking de la vieille demeure.

En effet, fin 1960, Mamie Eisenhower, sur le départ, avait fait un tour du locataire à Jackie Kennedy qui devait s’installer dans les lieux avec son Président Elect de mari quelques semaines plus tard. La petite histoire dit que Jackie était sortie de la visite en pleurant, en se tordant les mains et en disant que « la Maison ressemble à un hôtel meublé par un grossiste pendant les soldes de janvier ». C’est suite à cette visite qu’elle avait décidé de donner à la Maison Blanche une nouvelle jeunesse. Assistée d’une équipe de décorateurs d’intérieur et de conservateurs de musées, Jackie s’était mise au travail illico. L’idée était de se défaire des pièces de mobilier et des objets d’art trop ploucs pour être compatibles avec le prestige de la demeure et de les remplacer par d’autres, d’un goût plus Vieille Europe. Il suffisait d’aller chercher dans les caves et les greniers, chez les antiquaires et dans les salles des ventes : on devrait bien trouver de quoi redécorer les 54 pièces et les 16 salles de bain de la maison des Présidents. Et c’est ce qui fut fait.

Deux ans après la funeste visite de 1960 donc, la nouvelle Maison Blanche était prête à être vue par les Américains ébahis. L’émission produite par CBS nécessita un an de pré-production et coûta 2 millions de dollars de l’époque. Aucune improvisation n’étant possible, quatre scripts successifs furent écrits, revus et corrigés pendant six mois avant que Jackie soit heureuse du résultat (elle participa activement à la rédaction). Charles Collingwood, journaliste de CBS, fut choisi pour accompagner à l’écran la First Lady dans sa visite guidée et c’est à Franklin J. Schaffner, le réalisateur attitré des speechs télévisés de JFK et le futur director de La Planète des Singes, Patton et Papillon (entre autres) qu’incomba la tâche de filmer la chic promenade dans les méandres du bâtiment.

Le 15 janvier 1962, soit presque un an jour pour jour après la prise de fonction de Kennedy, le tournage avait lieu. De 11h00 à 19h00, Jackie Kennedy et Charles Collingwood, micros cachés dans leurs vêtements, effectuèrent une visite en morceaux de la Maison Blanche rénovée (ou plutôt en cours de rénovation car les travaux n’étaient pas tout à fait finis : à un moment de l’émission, ils entrent dans une pièce en chantier de papier-peint dans laquelle, rassurez-vous, n’apparaît aucun ouvrier). Du Grand Hall d’Honneur du rez-de-chaussée aux Salons Officiels et Cabinets de Travail de l'étage noble et aux Appartements Privés de l’étage supérieur, une sélection de pièces de la maison fut parcourue et commentée par les deux guides novices mais parfaitement bien préparés. Charles C. posait les questions et Jackie K. apportait les réponses. On y parlait de couleur des murs, du mobilier, de l'argenterie et des bibelots (c’est d’ailleurs fou ce que Jackie aimait le mobilier et les objets d’art français du XVIIIe au début du XXe siècle : je dirais que 3/4 des objets montrés pendant l’émission avaient été dénichés en France), des tableaux et des sculptures plutôt américains (notamment les portraits de Présidents qui eux, n’avaient pas été mis au rebut). Seule la chambre de Lincoln, véritable trésor national, n’avait pas été touchée. Régulièrement, Jackie citait nominativement les généreux donateurs qui avaient participé à la rénovation en lui donnant des objets : on peut imaginer que quand Mr & Mrs Walter Anneberg de Philadelphie ou Mr & Mrs Henry Ford de Grosse Pointe, Michigan entendirent leurs noms prononcés à la télé par la First Lady elle-même, ils durent avoir l’une des plus grandes bouffées de chaleur de leurs vies.

Pendant que Jackie faisait sa visite guidée et commentait les meubles Boulle, les chandeliers Empire et la nuance des couleurs des rideaux de soie, John F. était dans une autre salle du bâtiment, pour sa première conférence de presse de l’année 1962 : il y était question du Mur de Berlin, de Cuba, des essais nucléaires, des dramatiques événements dans le sud-est asiatique (qui allaient bientôt déboucher sur la Guerre du Vietnam)… Juste à la fin de sa conférence, le Président vint retrouver son épouse autour d’une table pour une courte conversation avec le journaliste. A l’écran, c’est un moment très sympathique où JFK semble totalement détendu, compte-tenu des sujets brûlants qu’il venait d’aborder à quelques mètres de là, en parlant du formidable travail de sa femme et de l’importance pour chaque américain de connaître l’histoire de leur pays à travers celle de la Maison Blanche et de la succession de ses occupants. Pour la petite histoire, JFK ne fut pas satisfait de sa prestation et demanda à Schaffner de refilmer sa courte intervention le lendemain, ce qui fut fait (et ce qui impliqua un gros travail de montage puisque Jackie n’était plus là pour les prises de vues refaites).

A Tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy fut diffusé le mercredi 14 février 1962 à 22h00 sur CBS et NBC et rediffusé le dimanche suivant à 18h00 sur ABC. L’émission avait été en effet produite par CBS avec la participation de NBC et ABC, une première dans l’histoire de la télé US (Kennedy ne voulant pas trop favoriser CBS au détriment des deux autres chaînes nationales). On estime que 46 millions d’Américains (soit 75 % des personnes qui étaient devant la télé à ce moment-là) regardèrent le programme de 60 minutes en noir et blanc, qui fut vite rebaptisé par les médias et le public The Jackie Kennedy Show.

Parce qu’évidemment, vous vous doutez bien que l’immense majorité des spectateurs ne regardèrent pas l’émission pour s’extasier sur le mobilier et les parquets de la Maison Blanche. C’est Jackie qu’on voulait voir, cette nouvelle First Lady si discrète, si jeune, si posée, si bien élevée, si impeccable, si mystérieuse… Comment elle était habillée et coiffée (un bouffant comme on n'en fait plus !), comment elle bougeait, comment elle parlait… La scruter pour essayer d’en percer les mystères insondables. De Des Moines à Hollywood en passant par Seattle et Tallahassee, on peut imaginer qu’anonymes et célébrités, les Sandra Jones et les Marilyn Monroe, les John Smith et les Truman Capote étaient devant leur poste de télévision le 14 février 1962 à 22h00 pour ne pas rater une seule minute du Jackie Show. Et que les téléphones durent sonner dans tout le pays à peine l’émission terminée pour aider à partager les impressions.

Et que virent-ils ces 46 millions de téléspectateurs ? A dire vrai, ils virent une Jackie Kennedy plutôt somnambulique et visiblement pas très à l’aise devant les caméras, glisser à petit pas de pièce en pièce, s’arrêtant devant tel tableau ou telle commode pour en faire une sommaire description sur le ton monocorde et à bout de souffle dont elle seule avait le secret. Une prestation qui était loin de mériter un Emmy Award (pour lequel Jackie n’a d’ailleurs pas été nominated) mais qui est un régal de chaque instant pour les amateurs de weirdness. En revoyant l’émission aujourd’hui, on est vraiment surpris par ce que dégage la First Lady, qui parait presque stoned pendant toute la durée de son intervention (l'effet des scotchs ?), comme absente ou au bord de la syncope. Le journaliste Collingwood s’essaye d’ailleurs comme un diable à animer la conversation et il faut bien avouer qu’on a un peu de peine pour lui. En revanche, l’incroyable vitalité et le charisme de John F. Kennedy explosent dans ses quelques minutes de présence à l’écran : lorsqu’il apparaît et qu’il se met à parler avec son sourire ravageur, on comprend en une seconde d’où vient le mythe JFK. Il faut avoir vu ces quelques moments et tout est dit.

Bien sûr, les médias américains encensèrent l’émission, sa nouveauté et la prestation inédite de Jackie tout en s’émerveillant de la redécoration de la Maison Blanche. Le style Jacqueline Kennedy, déjà bien diffusé par la presse, trouva une seconde célébrité grâce au Jackie Show : les trois rangées de perles, la sobre petite robe-tailleur au col horizontal, les talons plats, la coiffure bouffante et les chuchotements furent repris par des millions de femmes à travers le pays et au-delà : pendant une heure, on avait vu Jackie marcher, bouger, parler et se fendre de quelques rares sourires à son interlocuteur et aux spectateurs. Jackie ayant enregistré à part deux introductions en français et en espagnol, l’émission fut vendue et diffusée dans 32 pays.

Néanmoins, au milieu de toutes ces louanges, un papier de Norman Mailer dans « Esquire » fit tâche et forte impression : sans mâcher ses mots, Mailer compara la voix « artificielle » de Jackie Kennedy à celle « d’une présentatrice météo », nota qu’elle « se déplaçait à l’écran comme une starlette sans talent » et qu'elle « bougeait comme un cheval de bois ». Un avis tranché qui provoqua une animosité à vie entre l’écrivain et Jackie, qui garda toujours ces lignes assassines en travers de la gorge. Entre nous, Norman n’avait pas tout à fait tort. Le Jackie Show fit aussi le bonheur des satiristes presse, télé et radio, cela va sans dire.

A Tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy fut en son temps et reste encore aujourd’hui l’une des émissions les plus mémorables de l’histoire de la télé américaine. Cette étrange visite guidée par Jackie K. permit aux Américains d’abord et à une grande partie du Monde ensuite d’avoir l’impression d’entrer pour une heure dans l’intimité d’une dynastie moderne sans égale et d’entrebâiller la porte sur les mystères de Camelot. La Maison Blanche remeublée avec style, le jeune et beau couple Kennedy veillant sur la sécurité et le bon goût du pays, tout semblait parti pour le meilleur. Un déplacement à Dallas quelque temps plus tard allait évidemment changer la donne.

Jackie Kennedy n’a jamais refait une émission télé de ce style par la suite : j’aime cependant à m’imaginer ce que ça aurait pu donner si elle avait fait la même chose (une visite guidée guindée) chez ses deux souillons de cousines, les formidables Edith et "Little Eddie" Bouvier Beale, à Grey Gardens, leur manoir à l’abandon des Hamptons (voyez si vous le pouvez le fabuleux documentaire qui leur a été consacré par les Maysles Brothers en 1975 : Grey Gardens). On dit que Jackie allait quelquefois rendre visite à ses cousines imprésentables, la nuit tombée et incognito : quel dommage que les équipes de Franklin J. Schaffner ne l’aient pas accompagnée au moins une fois dans le bouge infâme…

A Tour of the White House with Mrs. John F. Kennedy a été édité en DVD aux USA par le Field Museum. On peut le trouver en cherchant un peu sur le web. L’image (télévidéo d’origine) est moyenne mais la valeur de curiosité du document en rattrape largement la qualité.

Voici un court extrait du Jackie Show qui vous permettra de vous faire une idée plus précise de l'étrange performance de notre Fist Lady préférée :


Ce sujet s'appuie sur la conférence du même titre par Mary Ann Watson, Assistant Professor, Department of Communication, University of Michigan, 1986.

2 mars 2009

Forces Occultes (Paul Riche, 1943)


En France, les films de propagande dure datant des années de la Collaboration (1940-1944) sont rares, le cinéma français ayant surtout produit à l’époque des films de distraction. L’éditeur Véga vient de sortir un livre + DVD sur un titre-clé du cinéma français de propagande des années Vichystes : Forces Occultes de Paul Riche, qui date de 1943. Un film très peu visible hors du circuit universitaire depuis sa sortie il y a plus de 65 ans et une pièce importante pour appréhender l’esprit qui prévalait à l’époque dans le milieu intellectuel collaborationniste. Moyen-métrage de 53 minutes, Forces Occultes (quel titre fantasmatique !) est le seul et unique film antimaçonnique jamais réalisé et mérite à ce titre au moins, par curiosité, d’être vu.

L’action se déroule entre 1930 et 1939. Avenel, jeune député idéaliste, monte à la tribune de la Chambre des Députés et se lance dans une diatribe contre les capitalistes et les communistes. Son talent d’orateur est remarqué par des collègues députés francs-maçons qui lui proposent d’entrer en obédience. Malgré les réserves de sa femme, Avenel accepte, subit l’oral et l’initiation et devient frère dans une loge importante. Très vite, il se rend compte que celle-ci est en fait un groupement d’individus assoiffés de pouvoir, maîtres en combines et en manipulations et que la franc-maçonnerie, liée aux juifs, a préparé le terrain pour le déclenchement d’une guerre qui leur permettra, in fine, de prendre le contrôle du Monde. Lors d’une tenue, il fait scandale en exprimant à haute-voix son dégoût et en donnant sa démission, ce qui lui vaut une tentative d’assassinat par deux malfrats diligentés par le Vénérable de la loge. Blessé, il est soigné chez lui par sa femme et entend par la fenêtre dans la rue l’annonce de la mobilisation…

Du point de vue cinématographique, Forces Occultes ne vaut pas grand-chose : la réalisation est basique et ne s’encombre d’aucun effet. L’histoire est linéaire, de la séance à la Chambre à la convalescence au lit, sans flash-back ni flash-forward. Régulièrement quelques ombres menaçantes des personnages sur les murs des décors, à la manière expressionniste, symbolisent la duplicité des francs-maçons et la musique lugubre renforce l’atmosphère de complot qui baigne le film. Les épouses appellent tout le temps leur mari « chéri », une clause de style désuète bien dans le ton des des années d’avant-guerre (et qui me plait toujours beaucoup). C’est ailleurs bien sûr que le film est intéressant.

D’abord, la toute première scène de Forces Occultes a véritablement été tournée dans la Chambre des Députés (au Palais-Bourbon), alors que le bâtiment n’était plus utilisé puisque les chambres avaient été transférées à Vichy. Penser qu’un film comme Forces Occultes ait pu être tourné en partie dans l’Hémicycle est saisissant et en dit long sur l'administration de l’époque. Ensuite, une longue scène au milieu du film (qui dure presque 1/4 du métrage total) décrit avec minutie le cérémonial d’initiation du nouveau frère Avenel. Si la loge a été reconstituée en studio à Courbevoie, les objets et les éléments du décor ont été pris sur réquisition au siège du Grand-Orient de France de la rue Cadet, fermé depuis 1940 suite à la promulgation de la loi portant interdiction des sociétés secrètes. Cette initiation et le serment qui la clôt obéissent très précisément à la façon dont se déroulait une telle prise d’obédience dans les années 1930. Le travail sur la lumière et le placement de la caméra avec les ombres projetées, les gros-plans sur les personnages et les angles accentués donnent toutefois un caractère presque fantastique à la scène, qui est bien évidement recherché pour provoquer l’inquiétude du spectateur et renforcer ses fantasmes sur la franc-maçonnerie. La signification du symbolisme des étapes de l’initiation est expliquée par le détail par le Vénérable de la loge et ne peut que surprendre et questionner les béotiens. Cette scène très étonnante, sans doute inédite dans l’histoire du cinéma, justifie à elle-seule de voir le film.

Les épées rituelles de la cérémonie deviennent des poignards réels dans la scène de la tentative d’assassinat d’Avenel par les deux crapules : insidieusement, le film suggère que les frères maçons sont tout aussi dangereux que les malfrats. Ce type de rhétorique est typique du cinéma de propagande, où les choses ne sont pas forcément dites ou montrées mais où l’effet de suggestion permet au spectateur de se construire une opinion sans nuance. La France collaborationniste ayant en horreur (entre autres) les francs-maçons et les juifs, ceux-ci sont évidemment présentés comme larrons en foire à plusieurs reprises, notamment dans cette scène de la loge où un frère propose au nouvel arrivé des affaires commerciales alléchantes en lui donnant sa carte de visite où figure un nom juif archétypique. Le physique du personnage mielleux est évidemment une caricature digne des films de propagande antisémites réalisés en Allemagne au même moment. Par des scènes comme celle-là, Forces Occultes entre absolument dans la catégorie des films de propagande la plus radicale.

Dans la dernière partie du film, Avenel (pour qui le spectateur s’est forcément pris d’empathie), ose rompre le rituel d’une tenue en exprimant à tue-tête sa déception et son dégoût face à ce qu’il a découvert des pratiques et combines de ses frères maçons. Sa diatribe contre la loge est censée exorciser le sentiment des spectateurs face à tout ce qui leur a été montré auparavant. Dans une image grand-guignolesque qui ouvre et clôt le film, une araignée géante à l’abdomen peint d’une équerre et d’un compas (symboles maçonniques) descend sur un globe terrestre qui s’enflamme. Le film y trouve par métaphore sa signification : la guerre (il faut se souvenir que le film a été réalisé en 1943) a été pensée par les francs-maçons et les juifs, qui y voyaient un moyen d’asseoir leur domination sur le Monde. En carton final, le mot « Fin » apparaît dans une étoile de David…

Forces Occultes est le fruit d’une collaboration entre son commanditaire Bernard Faÿ (alors administrateur de la Bibliothèque Nationale, professeur d’histoire au Collège de France et responsable du Service des Sociétés Secrètes), le producteur Robert Muzard (fondateur de Nova Films, qui produisit des films de propagande Vichyste jusqu’en 1944), le scénariste Jean Marquès-Rivière (journaliste ex-franc-maçon), Paul Riche – pseudonyme de Jean Mamy – (homme de théâtre et de cinéma, lui aussi ex-franc-maçon) et le comédien d'extrême-droite Maurice Rémy, qui joue le rôle d’Avenel. Tous farouchement antimaçonniques, antisémites et collaborationnistes. Une belle brochette. Après la guerre, ils furent diversement inquiétés pour leurs activités pendant l’Occupation : tous en réchappèrent sauf Paul Riche (le réalisateur de Forces Occultes) qui fut le seul cinéaste français condamné à mort et exécuté, en 1949, mais pour des faits non liés au cinéma.

La sortie du DVD et du livre Forces Occultes de Jean-Louis Coy aux éditions Véga, dont le sous-titre est « Le complot judéo-maçonnique au cinéma » (et dont certaines informations ci-dessus sont extraites) est importante car elle permet de redécouvrir un film dont le titre évoque sans doute vaguement pour certains une page isolée mais peu glorieuse de l’histoire du cinéma français. Elle permet aussi de rappeler qu’entre 1940 et 1944, s’il y a bien sûr eu une écrasante majorité de films non-collaborationnistes et non-pétainistes, un film comme Forces Occultes a pu être produit, réalisé et distribué par des Français pour des Français : et c’est un film qui ne pâlit pas face aux classiques de la propagande alors produits dans l’Allemagne nazie. C'est un film qui est donc à la fois une curiosité cinématographique et historique et le support d’une réflexion sur les fourvoiements possibles du cinéma.

La copie de Forces Occultes proposée en DVD avec le livre du même titre n’est pas bonne (elle est tirée d’une VHS) mais elle reste regardable et comme on dit, légitime, « eu égard à l’importance historique du film ». Forces Occultes peut aussi être visionné sur YouTube ou DailyMotion dans une copie encore moins bonne.